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République, IIeArticle
Plan de l'article
Présentation ; L’illusion lyrique ou l’échec d’une république romantique ; La République bourgeoise et modérée ; La marche vers l’Empire ; La mémoire et le legs de la IIe République
L’ensemble de ces mesures enthousiasme la capitale et les provinces françaises où des révoltes ont accompagné la Révolution de février. Des clubs se constituent partout, surtout à Paris, attirant les désœuvrés en dépit de l’ouverture des Ateliers nationaux (100 000 clubistes environ). Alexis de Tocqueville témoigne de cette effusion : « Dès le 25 février, mille systèmes étranges sortirent de l’esprit des novateurs, et se répandirent dans l’esprit troublé de la foule ». C’est un fait que le gouvernement a permis une totale liberté de propagande, d’expression, de réunion. De ce fait, la Révolution — point théorique de jonction entre les utopies d’Étienne Cabet et de Charles Fourier, le saint-simonisme, l’égalitarisme et la liberté — abreuve le romantisme d’époque et ébranle les mentalités. Cette déstabilisation et l’état de relative béatitude qu’elle entraîne expliquent le recours à l’expression « illusion lyrique » pour désigner la période de février-mars 1848. Mais, rapidement, cette illusion se heurte à la réalité : les fractures politiques et sociales se rouvrent vite, comme le montre l’enjeu des élections d’avril 1848. Dès mars 1848, craignant des notables des campagnes un vote conservateur qui anéantirait l’œuvre entamée, les républicains radicaux (les « démoc-soc ») se mobilisent pour obtenir un report des élections du 9 avril. Le 17 mars, sous la conduite du chef de file socialiste Auguste Blanqui, redouté pour son influence sur le peuple, une délégation obtient un report dérisoire, jusqu’au 23 avril. Le 16 avril, la rue est à nouveau en ébullition : deux manifestations, l’une de protestation, l’autre progouvernementale, se partagent le pavé parisien. De fait, deux mois après l’élan et le pacte de février, l’ombre de la lutte des classes alourdit le climat. Le 23 avril 1848, les électeurs (masculins) se rendent aux urnes des chefs-lieux de canton. Ils y sont souvent menés par le curé, initiative préfigurant l’influence de l’Église sur la future assemblée. Les résultats donnent une majorité écrasante aux modérés du groupe « National » (en référence au journal) partagés, selon l’expression consacrée, entre les républicains de la veille (280 environ) et ceux du lendemain (un peu plus de 200). Les royalistes obtiennent, pour leur part, 300 sièges. Enfin, fédérés autour de la Réforme, clubistes, radicaux et socialistes ne comptent qu’une centaine d’élus. Portée au succès par la France provinciale des notables, soucieuse de limiter l’impact de la Révolution de février, la République bourgeoise et modérée s’installe, prête à ramener l’ordre.
Le rétablissement de l’ordre intervient en deux temps : à travers la conquête de la République par les modérés, puis à travers le châtiment des insurgés de juin. Le 4 mai 1848, les 900 « représentants du peuple » se réunissent pour la première fois afin de proclamer une République légitime et modérée. Mais l’Assemblée constituante doit aussitôt faire face aux troubles sociaux et politiques, relancés par l’âpreté de la campagne électorale. Ainsi, le 26 avril, à Rouen, une trentaine de républicains sont tués lors d’une manifestation faisant suite à la défaite du socialiste Deschamps face au modéré Sénard, très hostile au soutien public des Ateliers nationaux. Pour les hommes de la République nouvelle, il faut museler la ferveur rouge. La désignation par la Constituante, les 9-10 mai 1848, d’une « commission exécutive » chargée de former le gouvernement marque l’ouverture de la répression contre-révolutionnaire. La commission fonctionne selon le principe d’une présidence collégiale, cinq directeurs trônant au-dessus du corps ministériel. Dans un ordre d’élection très significatif, elle comprend Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine, Ledru-Rollin. Les plus avancés des modérés, Lamartine et Ledru-Rollin, reculent dans la hiérarchie exécutive. Quant aux socialistes, ils en disparaissent : Louis Blanc et Albert se perdent dans la masse de l’Assemblée. Le rétablissement de l’ordre commence, rendu plus impérieux par l’exaltation qui enfièvre les milieux socialistes. Le 15 mai 1848 en effet, une importante manifestation d’extrême gauche (150 000 personnes) aboutit à une tentative de coup d’État. Aussitôt, sous l’influence des républicains du lendemain, le front de l’ordre sévit : les clubs passent sous surveillance et l’existence des Ateliers nationaux est remise en cause lorsque Lamartine propose une nationalisation des chemins de fer afin de donner du travail aux chômeurs. L’éventuelle suppression du principal acquis social de février met le feu aux poudres. Puisant leurs effectifs parmi la masse des 115 000 hommes travaillant pour les Ateliers nationaux, les manifestations se multiplient, autant que les arrestations dans les milieux ouvriers. Cette crise ouverte débouche sur un nouvelle insurrection parisienne (23-24 et 25 juin 1848) après l’annonce, le 21, de la fermeture des Ateliers nationaux et de l’imminente affectation des travailleurs en province. Soutenue par une bourgeoisie terrorisée à l’idée que la Révolution devienne incontrôlable, la répression est meurtrière : 1 500 fusillées (sur 4 500 morts) ; 4 000 des 16 000 « séditieux » arrêtés, puis emprisonnés ou condamnés à la transportation en Algérie. Les journées de juin 1848 mettent un terme brutal à l’histoire de la Révolution et à l’« Illusion lyrique » qu’elle a nourrie.
Après avoir été en charge de la répression, le général Eugène Cavaignac est nommé président du Conseil, le 28 juin 1848. Sous l’emprise d’une Constituante favorable au retour à l’ordre, il constitue un gouvernement conservateur, influencé par la droite catholique. Trois mesures estivales traduisent cette orientation politique : les clubs sont interdits (juillet) ; la presse retourne sous la coupe de la censure et de l’autorisation préalable (août) ; la journée de travail repasse, non pas à 11 heures, mais à 12 (décret du 9 septembre, néanmoins jamais mis en application). Autre signe de ce retournement, le climat politique est si oppressant que Louis Blanc s’exile à Londres dès la fin août. Le retour à l’ordre passe également par l’hégémonie conservatrice sur les élections municipales et cantonales de juillet-août : plus de 60 p. 100 des électeurs font toujours confiance à l’administration héritée de la monarchie de Juillet. Ce regain de vitalité royaliste est aussi illustrée par l’intégration de Dufaure, ancien ministre de Louis-Philippe, au gouvernement d’octobre. Cependant, cette politique de l’« Ordre » ne réussit pas à museler toutes les oppositions. Sur le plan social, les campagnes manifestent leur colère contre les impôts trop élevés. Sur le plan politique, les bonapartistes et les républicains épargnés résistent. En effet, si l’ordre tend à régner dans la France de l’automne 1848, le reproche fait à Eugène Cavaignac de se lier trop étroitement avec les royalistes favorise le mûrissement d’une double opposition : les républicains se réorganisent et fêtent ouvertement l’anniversaire de la Ire République (22 septembre 1848) ; pour sa part, après avoir démissionné de sa députation en juin, Louis Napoléon Bonaparte (futur Napoléon III) se représente aux élections partielles du 17 septembre. Victorieux dans cinq départements, il décide de siéger. Le bonapartisme progresse.
De l’automne 1848 au printemps 1849, la République bourgeoise et modérée se délite peu à peu. Le 21 novembre 1848, la promulgation de la Constitution (du 4 novembre) prépare à la fulgurante entrée en scène de Louis-Napoléon Bonaparte. La Constitution hérite sur plusieurs points de février 1848. Quoiqu’âprement débattu, le principe d’un État fournissant travail et assistance aux citoyens nécessiteux est acquis. Par ailleurs, la liberté de l’enseignement figure solennellement dans le préambule constitutionnel. Sur le plan institutionnel, l’exécutif est représenté par un président élu pour quatre ans au suffrage universel. Il nomme et révoque les ministres. La Constitution institue donc un régime présidentiel sans contrôle du législatif sur l’exécutif. La philosophie de la séparation des pouvoirs prédomine. Elle est alors considérée comme condition sine qua non d’un gouvernement libre. Libérale et démocratique, cette Constitution éclaire le puissant paradoxe légué par l’esprit quarante-huitard. Le suffrage universel commande, en effet, à la désignation de deux corps distincts : l’Assemblée d’une part (élue pour trois ans), la présidence et le gouvernement de l’autre. Ce faisant, il oppose deux pouvoirs aux compétences cloisonnées. Issus de scrutin différents et forts d’autorités respectives difficiles à harmoniser, le législatif et l’exécutif ne peuvent, a priori, qu’entrer en conflit. Cette situation, née stricto sensu de l’idéal de « l’excellence du jugement populaire » par le vote (selon les termes de l’historien Philippe Vigier), mène à une impasse politique — situation que les Français s’apprêtent à aggraver en votant massivement pour l’homme qui est le plus déterminé à confisquer l’ensemble des pouvoirs : le descendant de Napoléon Ier. Les élections présidentielles du 10 décembre 1848 voient, en effet, le triomphe populaire de Louis Napoléon Bonaparte. Avec 5,4 millions de voix (74 p. 100), il devance Cavaignac (19 p. 100). Les scores des autres prétendants forment une portion congrue de 7 p. 100, portés sur les candidatures républicaines de Ledru-Rollin (5 p. 100), de Raspail et de Lamartine (qui n’obtient que 0,1 p. 100). Ce résultat inattendu traduit d’abord l’hostilité du monde rural vis-à-vis de l’impôt des « 45 centimes » et vis-à-vis des ouvriers (les « partageux »), auxquels sont associées les candidatures du « bourreau de juin » (Cavaignac), des Républicains « National », des socialistes de février 1848. Au contraire, Louis Napoléon, ancien carbonaro aux conceptions vaguement sociales, défenseur d’un pouvoir fort et héritier de la mémoire napoléonienne, a profité de toutes les rancœurs pour préparer son avènement.
Dès son serment sur la Constitution le 20 décembre 1848, Louis Napoléon entend bien détourner cette dernière pour s’arroger la totalité du pouvoir. Patient, il s’appuie à dessein sur l’ancienne opposition dynastique, celle d’Odilon Barrot (père des Banquets). Constitué par Barrot, le gouvernement a pour premier objectif d’affaiblir les républicains. En mars 1849, la condamnation des chefs de file socialistes — François Vincent Raspail, Armand Barbès, Auguste Blanqui, arrêtés et condamnés à perpétuité pour avoir mené le soulèvement du 15 mai 1848 — marque d’une pierre blanche cette détermination antirépublicaine et antisocialiste. Les élections du 13 mai 1849 confirment le triomphe du parti de l’Ordre qui regroupe en un front commun tous les adversaires des républicains, modérés ou non. Associés dans l’Union électorale, bonapartistes, catholiques, légitimistes et orléanistes arrachent le pouvoir aux hommes de 1848 : sur 900 républicains sortants, seuls 300 députés retrouvent leur siège ; tous les membres du gouvernement du 25 février sont battus ; les républicains modérés subissent un camouflet en plafonnant à 12 p. 100 (75 élus). Le désaveu de la République bourgeoise est total. Pour leur part, les républicains avancés comptent plus de 200 députés. En ayant rompu avec l’ouvriérisme de 1848, ceux du manifeste de la Montagne (à gauche) révèlent l’existence d’un fort courant de socialisme rural, dans le Centre, le Sud-Est, le Languedoc. Le Midi rouge, par la suite si redouté par les hommes de l’Ordre, survit à la fulgurante percée des bonapartistes. Car, en dernier ressort, le trait marquant du scrutin est bien le raz-de-marée du parti de l’Ordre : 63 p. cent des 715 sièges.
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