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République, IIe

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Philippoteaux, Lamartine repoussant le drapeau rouge à l’Hôtel de Ville, le 25 février 1848Philippoteaux, Lamartine repoussant le drapeau rouge à l’Hôtel de Ville, le 25 février 1848
Plan de l'article
3.4

L’anti-républicanisme et les atteintes au suffrage universel

Pour les montagnards, le sursaut est néanmoins de courte durée. Dès le 13 juin 1849, au prétexte d’une émeute dénonçant l’expédition italienne (la France soutient le pape Pie IX contre les républicains romains de Mazzini), l’État contraint Ledru-Rollin à l’exil et vingt montagnards sont déchus. Les chefs radicaux et socialistes prêtent facilement le flanc à l’accusation de terrorisme. Ils entretiennent la phobie d’une nouvelle révolution populaire. Sur cet alibi répulsif et avec le soutien des catholiques ultramontains (favorable aux pouvoirs temporel et spirituel du pape), le bonapartisme décapite systématiquement la Montagne pour mieux asseoir son autorité.

Le 31 octobre, l’Assemblée apprend brusquement le renvoi du second ministère Barrot et la nomination d’un cabinet n’étant désormais responsable que devant le président. Exaspéré d’être tenu en marge des affaires par Odilon Barrot, Louis Napoléon Bonaparte rompt ainsi avec une situation dont il se sentait prisonnier. Il profite, par ailleurs, du soutien des antirépublicains irréductibles, Adoplhe Thiers, Louis Mathieu Molé — les orléanistes — qui, non contents d’avoir cautionné l’antirépublicanisme, souhaitent maintenant l’affirmation d’un pouvoir fort.

Louis Napoléon peut sereinement et sans consultation préalable former un ministère expurgé des indésirables, tel Tocqueville, dénonciateur des excès antirépublicains du régime. Aussitôt et selon le vœu des orléanistes, le ministère entame l'épuration de l’administration dont les républicains sont exclus. La surveillance des milieux connus pour leurs accointances avec les idéaux républicains — notamment les instituteurs — passent sous surveillance par décret (janvier 1850). Toujours en vue de limiter le pouvoir de l’enseignement laïque, vivier républicain, la loi Falloux du 15 mars 1850 place l’université sous le contrôle concordataire de l’État et de l’Église et donne droit à cette dernière de créer des « universités libres ». Mais cette revanche contre l’esprit des Lumières et de la Révolution favorise la reconstitution d’un front laïque, qui imprime de façon durable une culture anticléricale chez les républicains.

Paradoxalement, la situation profite aux républicains, qui exploitent la difficile conjoncture économique pour rallier la masse des miséreux, citadins et ruraux confondus. Enseignés des erreurs de 1848-1849, ils travaillent le peuple avec une habile propagande. Plusieurs victoires lors d’élections partielles du printemps 1850, comme celle de l’écrivain Eugène Sue à Paris, soulignent cette nouvelle vitalité.

Pour donner un coup d’arrêt à cette régénération, Louis Napoléon dispose d’une carte maîtresse, la phobie de l’insurrection qui terrifie la bourgeoisie et la majeure partie de l’Assemblée. Le 31 mai 1850, en dépit des philippiques montagnardes, une loi restreignant l’accès au suffrage universel est votée par une confortable majorité ; le droit de vote est désormais soumis à une obligation de résidence fixe de trois ans, ce qui porte un coup d’arrêt aux candidatures parachutées (ayant notamment permis aux « rouges » de remporter des élections intermédiaires). Favorisant la bourgeoisie, les nouvelles modalités d’accès au vote restreignent le collège électoral de 9,6 millions à 6,8 millions électeurs.

3.5

La consolidation du bonapartisme

Le pouvoir bonapartiste ne cesse plus, dès lors, de se fortifier et la stratégie napoléonienne de prise du pouvoir de s’affirmer. Une nouvelle loi restreignant encore la liberté de la presse (8 juin 1850) et la prorogation de la loi de 1848 sur les clubs (16 juillet 1850) alourdissent le dispositif antirépublicain. Surveillés, censurés, condamnés, les rouges ne peuvent plus s’offrir un sursaut électoral. La plupart d’entre eux se réfugient alors dans la clandestinité.

Le débat politique n’oppose plus que les orléanistes partisans de l’Ordre et les thuriféraires de Louis Napoléon Bonaparte, adeptes d’un retour à l’Empire. Quant aux partisans du retour à la loi initiale sur le suffrage universel, ils sont paralysés par Louis Napoléon qui leur promet une éventuelle abrogation du texte du 31 mai 1850.

En position de force, les bonapartistes fondent la « Société du 10 décembre » (en hommage à l’élection du président), qui se charge de la propagande en acclamant Louis Napoléon lors de ses nombreux déplacements provinciaux. Ce courant bénéficie de la désorganisation des rangs royalistes depuis la mort de Louis-Philippe (26 août 1850). Pour Louis Napoléon, il reste à tenir l’armée pour espérer une restauration.

Le 3 janvier 1851, pour avoir reproché à des gradés d’avoir crié « Vive l’Empereur » lors d’une revue, le général Changarnier est destitué de son poste de ministre de la Guerre, ce qui engendre immédiatement un tollé ; néanmoins confirmée, cette destitution laisse le champ libre à Louis Napoléon pour un coup de force même si, pour l’heure, il préfère se limiter à constituer un ministère encore plus autonome vis-à-vis de l’Assemblée : le 24 janvier, Leroy de Saint-Arnaud obtient le portefeuille de la Guerre et donne à la troupe des consignes de stricte obéissance.

Ajoutée à la propagande active auprès de l’armée à partir du printemps 1851, cette tactique annonce ostensiblement la préparation d’un coup d’État. La crainte d’une telle issue trouble les députés, des montagnards aux légitimistes. Mais, en novembre 1851, ils n’obtiennent pas le vote d’une proposition de loi visant à faire protéger le Palais-Bourbon.

3.6

Une France désorientée

Après le traumatisme de 1848, le pays a espéré un retour au calme et, sous la férule napoléonienne, le retour à la stabilité économique.

La France connaît en effet une reprise industrielle et commerciale que stimule chacun des à-coups politiques scandant l’accentuation du pouvoir bonapartiste. Mais elle a ses limites. Ainsi la reprise de l’équipement du réseau ferré est marquée par la construction de plus de 1 500 km de voies entre 1848 et 1852, même si certains projets sont abandonnés. Dans un autre domaine, les petites industries, telle la production d’étoffes en milieu rural, connaissent un déclin définitif qui a partie liée avec le marasme sous lequel ploie le monde agricole. Cette crise agricole plonge une partie importante d’une France encore majoritairement rurale dans un grand désarroi — désarroi compliqué par l’épreuve du choléra en 1849 et, plus profondément, par la mutation des mentalités.

La détresse populaire est moins prononcée dans les villes. Plus encadrées et souffrant moins de la pénurie monétaire, les masses ouvrières posent un problème moins urgent. D’ailleurs, quoique la Montagne recrute dans ces milieux ses plus fidèles partisans, les mouvements sociaux sont peu nombreux. L’organisation des sociétés de secours mutuel et des coopératives ouvrières adoucissent le sort des citadins.

Comme le souligne l’historien Philippe Vigier, « l’effondrement dans le sang et dans la peur, des rêves caressés au lendemain de février, la condamnation par les faits de l’idéal de fraternité qui avait caractérisé l’esprit de 1848 [provoquent donc] un très grave traumatisme dans l’esprit des Français ». De ce traumatisme naît une mutation capitale des mentalités. L’échec de l’utopie révolutionnaire se heurte à un flagrant désir de retour au réalisme. Ainsi le romantisme cède progressivement la place au positivisme. Certes, l’idéalisme républicain continue de donner naissance à des œuvres remarquables, chez Victor Hugo ou Jules Michelet. Mais le romantisme éperdu — celui de Lamartine présentant la révolution comme un acte de grâce collective (Histoire de la révolution de 1848, 1849) — ou l’idéalisme socialiste teinté de lyrisme — celui de Louis Blanc célébrant l’acte révolutionnaire comme un « formidable enfantement », un événement « sorti des entrailles de la terre » (Histoire de la Révolution française, 1847) — réveillent plus de suspicion que d’enthousiasme.

C’est donc à une France en mutation et désorientée que Louis Napoléon Bonaparte impose la restauration impériale.

4

La marche vers l’Empire

4.1

Le coup d’État du 2 décembre 1851

Repoussé à plusieurs reprises, le coup d’État a lieu le 2 décembre 1851. Baptisé « Rubicon » dans les dossiers secrets du président (en référence à Jules César), il se joue lors d’une date doublement commémorative et à forte charge symbolique. Le 2 décembre renvoie en effet au sacre de Napoléon Ier (1804) et à sa plus fameuse victoire, Austerlitz (1805). Louis Napoléon fait, une fois de plus, la preuve d’une stratégie lucide, réfléchie, cherchant à capitaliser les sympathies à partir de la légende napoléonienne pour apparaître comme l’homme du recours, légitimé par ses racines et son vœu de rétablissement de l’ordre.

Mais la stratégie napoléonienne se nourrit surtout à deux mamelles, la démagogie et l’intimidation. Côté démagogie, le coup d’État commence à l’imprimerie nationale. Dans la nuit du 1er au 2 décembre, Louis Napoléon y fait imprimer des affiches annonçant la dissolution de l’Assemblée législative et surtout le rétablissement tant attendu du suffrage universel. Mais la démagogie a ses limites. Au nom de l’intimidation et d’une procédure préventive brutale, il fait arrêter les éventuels opposants. Au petit matin du 2 décembre, une vague d’arrestations surprend les meneurs d’une supposée résistance : ce sont des députés tels Adolphe Thiers, Cavaignac, Changarnier ; le républicain Bedeau (ancien ministre de la Guerre du gouvernement provisoire de février 1848) ; quatre-vingts chefs présumés de sociétés ouvrières ou susceptibles de devenir des « meneurs de barricades » ; enfin des républicains influents de la Montagne, particulièrement les chefs du clandestin Comité central de résistance (Nadaud, Greppo et Miot).

En réaction à ces mesures arbitraires et de chantage latent (tout opposant risque la prison), l’Assemblée résiste, même si l’épuisante séance nocturne des 2-3 décembre 1851, aboutissant au vote de la déchéance du président à l’unanimité des 200 députés présents, est vaine. Quelques élus tentent alors de soulever le peuple (Hugo, Schoelcher, Baudin). Toutefois cette résistance, numériquement faible, est rapidement et systématiquement écrasée à partir du 4 décembre, date à laquelle l’armée mitraille les badauds soupçonnés de bienveillance envers les insurgés. À travers le régime de la peur renaissante, Louis Napoléon triomphe à Paris. Il lui faut dorénavant soumettre la province ; le 10 décembre, les poches de résistance des campagnes « rouges » (soulevées depuis le 4) sont anéanties avec le soutien des notables.

4.2

Une stratégie répressive et plébiscitaire

La répression des séditieux se poursuit de décembre à mars 1852 par de gigantesques rafles de suspects qui mettent un point final à la répression antirépublicaine de 1849-1851. Les arrestations préventives se multiplient. Dans les campagnes, la légende noire du châtiment infligé prend corps, s’abreuvant au martyrat des zones de résistance aiguë (Creuse, Basses-Alpes).

À partir de février 1852, les commissions mixtes (magistrats et militaires) sont chargées d’instruire le procès de 26 884 prévenus : 11 000 procédures aboutissent à des condamnations arbitraires au bagne (Cayenne, Algérie) ; 70 députés républicains (dont Schoelcher et Hugo) et cinq orléanistes (dont Thiers) s’exilent en vertu des décrets de janvier 1852 sur l’« expulsion des représentants hostiles au coup d’État ». Quelques cas de conscience témoignent d’un léger radoucissement de la répression (la féministe Pauline Roland et Thiers sont autorisés à rentrer en France l’année même). Mais cette politique arbitraire témoigne d’un total mépris du droit ; elle porte en germe l’impossible réconciliation entre l’Empire et les milieux intellectuels républicains. Ceux-ci considèrent, en effet, que la légitimité de l’État passe par un respect du « bien du peuple » et du « droit du peuple » (point de vue de Jules Michelet dans son Histoire de la Révolution française, 1847-1853).

L’instauration du régime préparant le retour à l’Empire passe également par le plébiscite des 21-22 décembre 1851. La campagne électorale est axée sur un sujet porteur : Louis Napoléon est présenté en sauveur et en pacificateur de la nation, ayant à la fois déjoué le complot républicain et anéanti la révolution rurale. Le spectre révolutionnaire jette les notables dans les bras du Sauveur. Le collège électoral, revenu à 9,6 millions d’électeurs, remporte une majorité écrasante de 7,1 millions de voix au « maintien de l’autorité de Napoléon », lui « donnant les pouvoirs nécessaires pour établir une constitution ». L’abstention (1,5 million), très liée à l’attentisme des régions légitimistes et orléanistes (à l’Ouest), distance nettement le « non » (0,6 million). Le triomphe du « oui » permet à Louis Napoléon d’être, selon sa propre expression lors du discours du 31 décembre 1851, absous. Du reste, les bastions anti-napoléoniens confirment l’enracinement géographique et sociologique de la résistance au coup d’État et le divorce de régions entières avec le futur empereur (notamment le Sud et le Sud-Est).

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