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Jünger, Ernst

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Ernst JüngerErnst Jünger
Plan de l'article
1

Présentation

Jünger, Ernst (1895-1998), romancier et essayiste allemand, l’une des plus grandes — mais aussi des plus controversées — figures intellectuelles de l’Allemagne du xxe siècle.

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Un parcours controversé

Né à Heidelberg dans un milieu aisé, Jünger affiche un tempérament farouchement indépendant dès l’âge de dix-sept ans, par une fugue qui le conduit jusqu’en Afrique, et notamment à s’engager dans la Légion étrangère (Jeux africains, 1936). Par la suite, engagé volontaire durant la Première Guerre mondiale, il s’efforce d’exprimer et de surmonter l’indicible réalité de cette expérience dans son premier livre, Orages d’acier (1920), qui connaît un succès immédiat. Sans jamais en taire l’horreur, de quelque côté qu’elle se situe (il ne fait montre d’aucun fanatisme nationaliste), Jünger consacre d’autres œuvres (la Guerre comme expérience intérieure, 1922, et Feu et Sang, 1925) à l’évocation — pour ne pas dire à l’éloge — de la guerre (cette « fête sanglante ») et, en particulier, de l’héroïsme militaire. Décoré de la plus haute distinction pour son courage au front — qui lui a valu de nombreuses blessures —, il reste dans l’armée jusqu’en 1923, puis se consacre à l’étude de la zoologie (1923-1925). Dans les années trente, cet homme de droite radicalement opposé à la démocratie et à l’humanisme, soutient activement, au nom de l’individu, le militarisme qui se répand alors à travers l’Allemagne. Ses écrits de l’époque se rapprochent par certains aspects de l’esprit qui sous-tend les thèses nazies ; néanmoins, dès 1933, alors que les nazis tentent de le rallier à leur cause, il prend ses distances. Certains éléments, pourtant, semblent accréditer la thèse selon laquelle Jünger est à l’époque proche du national-socialisme, sans en partager — on le sait aujourd’hui — ni a fortiori chercher à en propager la « vision du monde » : ses relations avec le régime, en effet, restent suffisamment ambiguës pour que son chef-d’œuvre, Sur les falaises de marbre (1939) — que d’aucuns considèrent comme une dénonciation allégorique du régime d’Hitler —, ne soit interdit par le gouvernement qu’après la vente de 250 000 exemplaires. En outre, Jünger entretient des rapports amicaux avec Martin Heidegger, ce qui n’est pas pour le disculper aux yeux de ses détracteurs.

Officier basé à Paris pendant la Seconde Guerre mondiale, en charge de l’ingrate et très peu héroïque tâche de censurer le courrier des soldats allemands, Jünger y fait la connaissance de Pablo Picasso et de Jean Cocteau, mais ce n’est qu’après la guerre qu’il se liera avec Julien Gracq, lecteur admiratif de Sur les falaises de marbre.

Au sortir du conflit, interdit de publication pendant plusieurs années pour ses positions ambiguës à l’égard du nazisme, Ernst Jünger se retire, jusqu’à sa mort, dans le village de Wilflingen (Souabe) pour se consacrer à ses passions, l’entomologie, la botanique et, au premier chef, l’écriture. Il publie un dernier essai, les Ciseaux, en 1990.

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Une œuvre classique placée sous le signe d’un individualisme souverain

Alors qu’une large partie de l’opinion allemande l’a longtemps boudé pour son passé militariste et, plus globalement, pour son conservatisme politique et moral, Jünger est un écrivain généralement apprécié en France ; il est vrai que son style sobre et précis, nourri d’influences françaises, n’est pas sans rappeler celui des moralistes de la période classique, et son inspiration évoque la poésie symboliste et décadente de la fin du XIXe siècle français.

Profondément individualiste, affichant un détachement que ses détracteurs n’ont pas hésité à associer à de la froideur, Jünger se méfie de la volonté de pouvoir inhérente au national-socialisme ; pour les mêmes raisons, il prend ses distances avec la civilisation technologique et matérialiste de l’après-guerre ; l’expérience du combat l’a, en effet, rendu méfiant à l’égard de la foi aveugle que voue l’humanité, depuis le xixe siècle, au progrès technique, dont il sait qu’il peut, associé à la volonté de puissance de quelques-uns, conduire à la négation même de l’idée de progrès. Dans l’ensemble de son œuvre, il témoigne au contraire de son attachement à la nature, et certains de ses écrits dénoncent la destruction de l’environnement. Avec le Traité du sablier (1954), il montre combien la technologie modifie et aliène l’individu, jusque dans ses structures intellectuelles, et sa perception du monde. Contre les nouvelles formes de totalitarisme — comme l’interventionnisme de l’État dans tous les aspect de la vie sociale —, il oppose un individualisme aristocratique militant, stylisé, dont il expose sa conception dans le Traité du rebelle (1951). Ce thème est repris et modulé dans Eumeswil (1977), où il préconise, en lieu et place de l’affirmation orgueilleuse de soi, une attitude de soumission apparente, moins dangereuse et finalement plus subversive. Dans la lutte contre le pouvoir, l’amour est présenté au sein de cette œuvre comme l’un des meilleurs recours laissés à l’individu (Passage de la ligne, 1950), l’autre recours étant, bien sûr, la création artistique.

Une atmosphère onirique particulière, presque féerique, caractérise Sur les falaises de marbre (1939), qui transpose dans une contrée irréelle la montée du nazisme. Des textes comme Héliopolis (1949) et Abeilles de verre (1957) exploitent également un univers imaginaire, voire utopique et fantastique. Parmi les autres œuvres romanesques de Jünger, citons encore le Cœur aventureux (1929), le Lance-pierres (1973) et Une dangereuse rencontre (1985).

Ernst Jünger est également l’auteur d’un bel ouvrage intitulé Chasses subtiles (1967), qui regroupe ses souvenirs d’entomologiste, et qui brille autant par la finesse de ses observations que par son style alerte. Son Journal, enfin, occupe également une place importante dans son œuvre, puisqu’il trace son itinéraire spirituel vers la foi et vers une vision quasi platonicienne du monde, où le chaos n’est que l’apparence d’un univers ordonné.

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