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Critique de la raison pure [Kant]

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Emmanuel KantEmmanuel Kant
Plan de l'article
1

Présentation

Critique de la raison pure [Kant], ouvrage de Kant qui a connu deux éditions du vivant de celui-ci, en 1781 et en 1787. D’après Kant lui-même, la philosophie y subit sa « révolution copernicienne ».

Mettre à la question la raison en tant que faculté de connaître, si du moins la métaphysique veut accéder au statut de science, tel est l’enjeu de cette Critique à l’occasion de laquelle la philosophie va prendre conscience de ses limites. Jusqu’ici, en effet, la métaphysique oscille entre l’empirisme qui ne conçoit aucune connaissance en dehors de l’expérience, et le rationalisme qui pose d’emblée son objet dans l’absolu. Il s’agit de l’affranchir de cette alternative, en montrant que si, après Hume, toute connaissance suppose la dimension expérimentale de l’objet, elle suppose également une disponibilité innée chez le sujet. Et, en fait, est-il possible de faire de la métaphysique une science à l’instar des mathématiques où des démonstrations irréfutables sont avérées, ou de la physique qui dégage des lois que vérifient des expériences ? Examinons ces sciences, et observons qu’à l’origine de leur progression se trouvent les propositions ou jugements dits synthétiques a priori, en vertu desquels la raison présume de ses objets, même en leur absence : « Comment peuvent naître en nous [...] des propositions qu’aucune expérience ne nous a enseignées ? » Or, si les propositions synthétiques sont requises par les sciences théoriques, le statut scientifique de la métaphysique en dépend nécessairement : il y va, en effet, de la définition de son domaine d’investigation propre. Si ce dernier se caractérise donc par son apriorité (transcendantale), par opposition à l’apostériorité (expérimentale) de la physique, alors c’est la faculté de connaître qui est appelée à comparaître à son propre tribunal : l’instrument de cette assignation est la Critique, chargée de déterminer les limites intrinsèques de « la connaissance de la raison par elle-même » et à tracer « le champ de son usage correct [...] avec une certitude géométrique ».

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L’intuition : l’espace et le temps

La Critique s’ouvrira donc par une théorie de la sensibilité intuitive dite esthétique transcendantale. Dans quelles conditions accédons-nous aux données empiriques ? Observons à cet effet que le double sens, externe — l’espace — et interne — le temps — ne suppose pas de représentation discursive ou a posteriori : en revanche, il rend possible toutes nos représentations spatiales ou temporelles, empiriques ou abstraites. Il en résulte que « toutes les choses que nous intuitionnons dans l’espace ou le temps [...] ne sont que des phénomènes, c’est-à-dire de pures représentations ». Parce que les formes a priori de la sensibilité que sont l’espace et le temps sont à la source de nos perceptions comme de nos conceptions, ces représentations, pour être sensibles, n’en comportent pas moins une idéalité qui leur vaut une pureté, soit leur qualité transcendantale. Ce ne sont ni des propriétés des choses dont nous aurions au préalable une perception confuse (que la connaissance éluciderait a posteriori), ni des concepts formés par abstraction : ce sont des intuitions pures qui fondent, au contraire, à la fois la construction des concepts en mathématique par exemple, et leur vérification ou application en physique. Bref, il y a une connaissance (formelle ou sine qua non) qui précède toute affection empirique comme toute connaissance objective. C’est pourquoi le phénomène n’est ni la perception immédiate d’un objet, ni sa conception a posteriori. Dès lors, dans le procès cognitif, ce sont les objets qui se règlent sur le sujet et non l’inverse, car le sentiment — à la fois réceptif (empirique) et « susceptif » (transcendantal) — du temps et de l’espace, comme faculté d’emblée esthétique, précède toute vérification, empirique ou scientifique.

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Les catégories

De ces formes a priori ou originaires et subjectives, on peut alors procéder à la double déduction transcendantale des formes a priori de l’entendement, appelées catégories : telle est la tâche de l’Analytique des concepts, qui s’interroge sur la possibilité des jugements. La faculté de juger — l’entendement — subsume le divers représenté dans l’intuition grâce à des concepts purs ou a priori eux aussi, c’est-à-dire des fonctions qui permettent de synthétiser les données sensibles ou de les unifier en objets susceptibles d’être connus. D’où, d’une part, une table des catégories où les jugements sont rangés selon la quantité (universels, particuliers ou singuliers), la qualité (affirmatifs, négatifs ou infinis), la relation (catégoriques, hypothétiques ou disjonctifs) et la modalité (problématiques, assertoriques ou apodictiques) ; ces formes logiques sont respectivement fonction des catégories suivantes : unité / multiplicité / totalité ; réalité / limitation / négation ; substance - accident / cause - effet / réciprocité ; possibilité - impossibilité / existence - non-existence / nécessité - non nécessité. D’autre part, toute expérience suppose « l’unité synthétique du divers dans l’aperception », c’est-à-dire un ordre que garantissent les catégories : tel est l’objet de la seconde déduction transcendantale. Or, cette unité n’est autre que le sujet du cogito. Notons que ce dernier ne se pose pas unilatéralement : si le sujet cartésien est réflexif, le cogito kantien est également transitif. Ni intuition, ni concept, l’unité du moi est, en outre, la possibilité ou le pouvoir originaire de la conscience de s’opposer un objectif quelconque avant d’expérimenter des objets tels quels. Cette prédisposition à les anticiper est dite aperception transcendantale. Outre les intuitions, le sujet connaissant dispose donc de concepts comme d’outils de liaison entre ces dernières et les catégories : connaître n’est dès lors qu’appliquer le concept — a priori vide — à la matière de l’intuition — a priori aveugle.

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L’entendement et les concepts

Après avoir délimité le champ esthétique (ou passif) de la réceptivité, reste donc à dégager les ressources juridiques (ou actives) dont dispose la faculté de connaître. Autrement dit, quelles sont les conditions requises par toute connaissance objective ? Cette question sera celle des règles auxquelles l’entendement doit se soumettre pour user des concepts à bon droit. Or, la faculté de juger est cette instance de juridiction, c’est-à-dire de subsomption des données (empiriques) à des concepts généraux (entendement), comme s’attache à le démontrer l’Analytique des principes. Soit, d’un côté, les données sensibles et, de l’autre, le concept pur de l’entendement : on passera de l’un à l’autre terme de cette polarisation du champ délimité par l’esthétique transcendantale, grâce au moyen terme qu’est le schème transcendantal : « Cette représentation intermédiaire doit être pure (sans aucun élément empirique), et cependant il faut qu’elle soit, d’un côté intellectuelle et, de l’autre, sensible » écrit Kant. Le schématisme est la transposition sensible — mais non empirique — des concepts — non déterminés — qui s’effectue originairement dans l’imagination. Soit le concept de « chien » : avant d’être l’expérience actuelle dudit animal ou l’énumération de ses caractères propres, il signifie d’abord « une règle d’après laquelle mon imagination peut exprimer, en général, la figure d’un quadrupède » ; bref, c’est une image — un schème — auquel le concept se rapporte immédiatement : elle n’est ni réductible au contenu concret d’une intuition, ni la pure et simple reproduction mentale d’un objet quelconque. Cette (pré)vision, antérieure à toute expérience, a pour origine selon Kant, le temps, en tant qu’« image pure [...] de tous les sens en général ». Suit alors un système de principes qui établit que les conditions de l’expérience sont également les conditions a priori des objets (physiques) de l’expérience ; il s’articule comme suit : 1) les axiomes de l’intuition en vertu desquels tout phénomène comporte une grandeur spatio-temporelle extensive ; 2) selon l’intension, les anticipations de la perception supposent obligatoirement « un degré d’influence sur les sens » ou contenu matériel de toute perception future ; 3) les analogies de l’expérience qui règlent les liaisons des phénomènes entre eux ; car tout phénomène est, selon la permanence, la succession ou la simultanéité, relatif au temps. Cette relativité suppose le principe de la substance qui rend possible la différence succession / simultanéité ; en outre, si le principe de causalité explique la succession, alors la réciprocité, ou réversibilité de la cause et de l’effet, implique la simultanéité ; 4) enfin, les postulats de la pensée empirique en général que sont le possible (satisfaisant aux « conditions formelles de l’expérience »), le réel (satisfaisant aux « conditions matérielles » de l’expérience), et le nécessaire (satisfaisant aux « conditions générales de l’expérience »). Pour relever de la modalité, notons que ces postulats n’interviennent que indirectement dans la constitution d’un objet de connaissance : ils relient les objets donnés à nos facultés. Ces principes, conclut Kant, qui fondent l’expérience d’un objet, sont les lois universelles de la nature. Ils balisent le champ de l’expérience possible, hors duquel nulle connaissance objective n’est possible, car elle excède notre pouvoir cognitif. L’entendement ne vise donc que des phénomènes, soit les choses telles qu’elles nous apparaissent et non telles qu’elles sont. Hors de la sphère phénoménale résident les choses en soi (ou noumènes), inaccessibles de fait à l’expérience. Du coup, ce sont les pouvoirs de la raison elle-même qui se trouvent limités ; car « notre connaissance vient de deux sources fondamentales [...] : la réceptivité des impressions et la spontanéité des concepts ».

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