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Phèdre [Platon]

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Plan de l'article
1

Présentation

Phèdre [Platon], dialogue de Platon, qui a pour objet la Beauté considérée d’un point de vue moral.

2

L’offense à Éros

Socrate rencontre Phèdre qui désire lui lire le brillant exposé qu’il vient de recevoir des mains du poète et rhéteur Lysias. S’éloignant d’Athènes à cet effet, ils font halte au bord de l’Illissos où Socrate, qui va nu-pieds, se rafraîchit avant de s’allonger sous un platane. Le motif du dialogue qui va les occuper est le paradoxe d’après lequel un amant non épris est préférable à un amant amoureux ; la jalousie et la lassitude, notamment, sont ainsi évitées. Telle est la thèse de Lysias que Socrate s’emploie à réfuter, la seule virtuosité technique d’un discours étant impropre à assurer la connaissance de soi-même.

Or il importe, avant toute chose, de s’entendre sur le mot « amour », sans quoi on tient « un discours sans queue ni tête ». Étant admis, en tout état de cause, poursuit Socrate, que l’amour est une forme d’appétit (épithumia), on le divisera en deux espèces : l’innée et l’acquise. Seule la première prédispose à l’amour de la Beauté, et partant, il y a autant d’intérêt à céder à l’amant épris qu’à celui qu’on ne s’attache pas.

Achevant ces remarques, Socrate revient sur ses pas, mais au moment de repasser l’Illissos, un signe divin le retient soudain : en tenant ce discours — qui est en réalité une parodie des thèses interchangeables des sophistes —, nous avons offensé Éros, le dieu de l’Amour ; repentons-en nous par une palinodie, conclut-il. Éros, certes, inspire le délire amoureux, opposable à la maîtrise de soi. Cependant, n’est-ce pas au délire que nous devons de pouvoir prophétiser, ainsi que la divination et l’inspiration poétique ? Il y aurait donc un délire d’ordre divin qui, à l’exclusion des sens, inspire l’âme, et grâce auquel l’amour peut être dit le plus grand des biens ; car l’âme, pour ne comporter ni commencement ni fin, est immortelle. Pour autant, ne demeurons-nous pas mortels ?

3

Âme divine et âme humaine

À cette question, il convient de répondre par l’analyse bilatérale de l’âme. Distinguons les âmes divines des âmes humaines comme relevant d’un bon ou mauvais mélange ; les premières sont homogènes et comparables à des biges dont les chevaux sont d’excellente et d’égale race, tandis que les secondes, hétérogènes à l’âme universelle, origine et unité indivise du monde, sont nanties d’attelages dépareillés. Or l’Univers accomplit des révolutions à l’occasion desquelles la procession des âmes ailées évolue dans le sillage du cortège des dieux, quand ils remontent à intervalles réguliers dans l’espace raréfié et suprasensible de l’empyrée, là où séjournent les essences. Les cochers, dont l’un des chevaux se montre rétif, ne suivent le mouvement qu’à grand-peine. Inégales, ces âmes perdent ainsi leurs ailes après avoir eu, à l’acmé de l’orbe universel, un aperçu furtif de la plaine de vérité ; là, les dieux se repaissent d’une beauté si essentielle que nul poète ne saurait jamais la chanter. Dans leur chute, un corps leur échoit alors : les voilà, comme des huîtres dans une coquille, écrit Platon, condamnées à un exil de dix mille ans. Un fois déchues, elles se distinguent néanmoins par l’absence ou la présence du délire divin, doublé de savoir chez les seuls amants de la sagesse — les philosophes —, ces âmes voient leur exil réduit à trois mille ans. Car le délire d’inspiration divine ressortit à la réminiscence qui compense, en partie, la réincarnation des âmes, en leur donnant littéralement des ailes. Les beautés terrestres, en effet, inspirent à l’amant ce trauma sacré, cet enthousiasme seul susceptible de déclencher le souvenir de la beauté en soi, là où l’amant ordinaire l’oublie en sombrant unilatéralement dans la sensualité. L’aimé du premier subit par conséquent son ascendant, s’initie à la dialectique, conformément à la fin du véritable amour qui est amour de la Vérité ; celui du second se perd en conjectures, à la manière de Lysias.

4

L’Idée de Beauté et le Logos

Tout comme il ne faut pas confondre la tête et la queue d’un discours, il ne faut pas confondre la dialectique et les allégations chimériques des sophistes. À la réversibilité des sophismes, à la versatilité et à l’opportunisme de la persuasion fondée sur la vraisemblance, Socrate oppose le discours vrai. Ce dernier suppose une orientation dans la pensée : c’est l’Idée de Beauté, dont l’éclat échappe à l’œil nu, quoiqu’il soit « le plus subtil des organes du corps » ; celle-ci fonde l’unité d’une définition nominale garante de l’univocité et de la légitimité du discours inspiré. De là, on procédera à la sélection des sujets et des objets qui procèdent du véritable amour.

Par ordre décroissant de dignité, on obtient respectivement l’échelle suivante : psychagogues et amoureux, souverains et soldats, politiques et entrepreneurs, gymnastes et médecins, devins et initiés, poètes et artistes, artisans et paysans, sophistes et démagogues et, enfin, tyrans. Dialectique, État, cité, corps, religion, productions symboliques puis matérielles, sophistique puis, enfin, domination : telle est la sélection décroissante des objets du désir. Ils impliquent des compétences spécifiques, hiérarchisées en fonction de l’aptitude des uns puis des autres à se souvenir de l’Idée de Beauté autrefois entrevue : l’inspiration, proportionnée au degré d’intensité de la réminiscence, détermine la qualité du délire qui se révèle dès lors, ou bien, ou mal nommé, c’est-à-dire homogène ou hétérogène à son objet. Le délire est également subi, ou par des agents ou par des patients, et dont la dialectique, par la méthode dichotomique, établit la légitimité selon l’ordre cosmique fondé par et pour la Beauté absolue. À la fin du dialogue, l’invocation du dieu Pan, frère du Logos, apte à réjouir tous les dieux — et auquel Socrate est allusivement identifié — atteste la dimension « panique » que Platon entend conférer à la dialectique, seul et unique discours admis, selon lui, à légiférer conformément à l’exigence de cohérence formelle et universelle du Logos.

Si tout discours digne de ce nom exige du locuteur l’amour de la Beauté, seul susceptible d’allier la puissance érotique de Pan et la volubilité dialectique naissante d’Isocrate, alors Socrate ne peut que révoquer en doute la légitimité de l’écriture. Dans sa mise en scène du dialogue, Platon le sous-entend d’emblée, car la conférence de Lysias y est précisément lue par Phèdre. Certes, le demi-dieu égyptien Thot a inventé l’écriture, à titre de moyen mnémotechnique commode ; mais interrogeons les écrits et, tout comme les tableaux, « ils gardent gravement le silence ». Pourquoi ? Parce que ce sont des discours de seconde main et comme tels, virtuels ou vraisemblables, stériles ; ils captivent les auditeurs au lieu de les instruire en les invitant à répondre de leur parole ; ils ne sauraient, en aucun cas, rivaliser avec ceux qui « sont capables de se défendre eux-mêmes », c’est-à-dire avec les discours légitimés par le verbe en acte. Selon l’idée reprise dans sa VIIe Lettre, en effet, Platon considère que l’art oratoire est seul apte à provoquer la réminiscence de l’Idée du Beau qui est, par suite, l’insémination de l’âme dans le dialogue vivant ; car « c’est toujours une âme qui a charge de tout ce qui est dépourvu d’âme ». C’est à ce titre que l’amour et la rhétorique, les deux thèmes du dialogue, consubstantiels à la Beauté, sont ici conjugués par Socrate au génitif.

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