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Cinna [Pierre Corneille], tragédie en cinq actes en vers de Pierre Corneille, créée au Théâtre du Marais, à Paris, en 1641, publiée en août 1642.
Deuxième tragédie régulière de Pierre Corneille après Horace, Cinna met en scène une conspiration manquée traversée par une intrigue amoureuse. Émilie, fille adoptive de l’empereur romain Auguste, veut venger l’assassinat de son père, dans lequel Auguste a trempé. Elle y entraîne deux proches de l’empereur, Cinna, qu’elle aime d’un amour partagé, et Maxime, lui-même amoureux de la jeune femme, qui agissent également par haine de la tyrannie. Par dépit de voir Émilie lui préférer Cinna, Maxime dénonce le complot. Mais Auguste, au lieu de sévir, pardonne aux conjurés et donne son accord au mariage entre Émilie et Cinna, se réalisant ainsi dans la maîtrise de soi et la générosité, ce qui justifie le sous-titre — véritable titre — de la pièce, la Clémence d’Auguste.
Comme plus tard Racine dans Bajazet, Pierre Corneille exploite la situation de la conspiration. Moment de crise, soumise à des rebondissements, elle se prête particulièrement au fonctionnement dramaturgique et, pour les spectateurs de l’époque, elle était d’actualité, en ces temps troublés où se multipliaient les conspirations sinon contre le pouvoir royal du moins contre ses ministres. Mais à la différence de la pièce de Racine et de la réalité contemporaine, au lieu du dénouement sanglant attendu, Cinna s’achève de façon heureuse pour l’ensemble des personnages, comme si Pierre Corneille invitait Louis XIII et Richelieu à imiter l’exemple magnanime d’Auguste. L’auteur dramatique pratique ainsi un type relativement rare de tragédie, qui, après un déroulement fortement tendu, connaît une fin heureuse. Il renoue, en fait, avec les genres hybrides, dont fait partie la tragi-comédie, qu’il avait pratiqués durant la première partie de sa carrière. Plus profondément, il exprime une conception du monde qui repose sur la relativité. D’une part, Cinna n’a pas ce fonctionnement binaire qui, par la suite, marquera le théâtre régulier : les camps qui s’affrontent ne se caractérisent pas par une opposition morale radicale qui permettrait d’identifier clairement les personnages positifs et les personnages négatifs, mais chacun d’entre eux possède, à la fois, des caractéristiques négatives et positives. D’autre part, aucun parmi eux n’est figé dans des comportements irréversibles : Émilie est capable d’oublier, de faire taire la vengeance et de changer sa haine pour l’empereur en affection. Et surtout, Auguste ne s’enferme pas dans son désir de punir les conspirateurs ; il sait dominer ses instincts et pardonner. C’est une façon pour lui d’interpréter intelligemment les impératifs de la raison d’État, mais aussi de travailler à sa gloire personnelle. C’est peut-être surtout l’occasion d’exercer sa pleine liberté, de maîtriser ses pulsions aliénantes et ainsi de pleinement mériter d’être le maître du monde, comme le montre sa fière affirmation : « Je suis maître de moi comme de l’univers ; je le suis, je veux l’être. » (acte V, scène 3).
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