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Fleurs du mal, les [Charles Baudelaire], recueil de poèmes de Charles Baudelaire, publié pour la première fois en juin 1857, puis en février 1861 augmenté de trente-cinq pièces et en décembre 1868 (posthume) augmenté de vingt-cinq pièces. Commencés sans doute dès 1843, la plupart des poèmes paraissent d’abord dans des revues. Après avoir pensé intituler le recueil les Lesbiennes puis les Limbes, Baudelaire se décide pour les Fleurs du mal. Le titre antithétique suggère que, grâce à l’alchimie poétique, les fleurs naissent du mal, esthétiquement fécond. Ces « fleurs maladives », nées de la souffrance du poète sont dédiées à Théophile Gautier. En août 1857, l’ouvrage condamné pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs » est expurgé de six pièces.
L’édition de 1857 est composée de cinq parties de longueur très inégale. Baudelaire a toujours insisté sur la rigoureuse architecture du recueil, qui doit être considéré comme un tout dont on ne peut supprimer une partie. Les pièces sont classées en fonction d’un itinéraire esthétique et spirituel qui retrace le destin du poète, sa « passion » au sens religieux, de sa naissance (« Bénédiction ») à sa mort (« la Mort des artistes »). « Au lecteur » sert d’avertissement : Baudelaire y affirme l’omniprésence de Satan et l’irrémédiable perversité de la condition humaine. La première partie, « Spleen et Idéal », met en scène les « deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan » qui se partagent le cœur de l’homme, dualité fatale qui n’est résolue par aucune dialectique. Loin de la mélancolie romantique, le spleen est un malaise existentiel : écrasé par l’Ennui, le corps et l’esprit s’enlisent dans une impuissance chronique et une torpeur insurmontable que traduisent des images de paralysie, de pétrification et d’étouffement. Les dix-neuf premières pièces constituent une méditation sur l’art, la condition et la fonction du poète : c’est un « déchiffreur » des signes confus que l’univers vivant adresse à l’homme ; son imagination (capacité à produire des images) a pour fonction de sceller à nouveau les réalités éparses dont la « ténébreuse unité » semblait perdue au profane (« Correspondances »). Les pièces suivantes sont consacrées aux cycles amoureux. Jeanne Duval (XX à XXXV) est inséparable du paysage exotique que le poète retrouve grâce à son odeur, mais elle est aussi un instrument du diable et le vampire qui aspire les facultés créatrices de l’artiste. Aux plaisirs et aux tourments de l’érotisme s’oppose en diptyque l’amour mystique dont Mme Sabatier est le prétexte (XXXVI à XLIV). Les pièces XLVI à LI sont consacrées à Marie Daubrun. À son mal de vivre, Baudelaire propose ensuite divers palliatifs tous voués à l’échec. La partie « Fleurs du mal » présente la tentation des amours interdites, « Révolte » celle du blasphème, « le Vin » celle de l’ivresse. « La Mort » s’offre comme l’ultime tentation. Dans l’édition de 1861 Baudelaire crée une nouvelle section intitulée « Tableaux parisiens ». La grande ville est le lieu magique où « tout, même l’horreur, tourne aux enchantements » (« les Petites Vieilles »). Elle suscite une esthétique de l’esquisse et de l’instantané ; le poète flâneur s’y perd et rencontre des passants insolites qui lui renvoient l’image multipliée de la misère. Par ailleurs, les poèmes ajoutés aux autres sections donnent au recueil une tonalité nettement plus sombre en affirmant le triomphe définitif du spleen. Le dernier poème, « le Voyage », rassemble les thèmes essentiels et présente, sur le mode du pari, la mort comme la seule possibilité de trouver « du nouveau ».
Rimbaud, qui salue en Baudelaire le « premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu », déplore son conservatisme : « la forme si vantée en lui est mesquine, les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles ». En effet, près de la moitié des Fleurs du mal sont des sonnets et Baudelaire reste fidèle à l’alexandrin, au quatrain à rimes plates ou aux figures de style usées comme l’allégorie. Cette prudence s’explique par le classicisme de sa formation et de ses goûts personnels ; méfiant à l’égard de l’inspiration et des débordements du sentiment, il ne cesse de faire l’apologie des contraintes, du travail et de la rigueur qui imposent une forme et une technique maîtrisée. L’originalité de Baudelaire est ailleurs, dans le contraste entre cette forme stricte et la modernité de son inspiration : c’est ainsi qu’il s’amuse à faire rimer « rhétorique » avec « hystérique » ! (« Épigraphe pour un livre condamné »). S’il reste fidèle à la traditionnelle comparaison, il y associe des éléments si inattendus que l’image fait explosion : « La jarretière, ainsi qu’un œil secret qui flambe… » (« Une martyre »). Son vocabulaire souvent banal est aussi parfaitement hétéroclite et mêle les mots rares et précieux au lexique de la modernité industrielle et urbaine. En poète, Pierre Jean Jouve souligne cette originalité et lui rend cet hommage : « La poétique est absolument traditionnelle ; elle est, comme toute la pensée de Baudelaire, “ rituelle ” […] C’est intérieurement au vers qu’éclate la puissance nouvelle. C’est dans la substance des mots que Baudelaire est Baudelaire. Les rapports syllabiques, les sonorités, la tension entre les termes, la tension dans la succession des vers, voilà la “ rhétorique profonde ” dont il a eu la volonté ».
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