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Mémoires d'outre-tombe [Chateaubriand]

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Médias
Girodet-Trioson, Portrait de ChateaubriandGirodet-Trioson, Portrait de Chateaubriand
Plan de l'article
1

Présentation

Mémoires d'outre-tombe [Chateaubriand], œuvre de François René de Chateaubriand, somme historique, politique, sentimentale et poétique, parue pour la première fois en feuilleton entre 1848 et 1850, puis publiée en volumes en 1849-1850, en 1898 et en 1948. C’est la dernière édition, dite « du centenaire », qui fait aujourd’hui autorité.

2

Le poème du Temps

Conçu en 1803, ébauché en 1809, le projet des Mémoires occupe Chateaubriand jusqu’à sa mort en 1848. Il ne s’agit pas seulement pour lui de raconter une existence vouée à la fidélité monarchique, aux femmes et à l’écriture, mais d’en faire percevoir les plus secrètes résonances, quitte à retravailler le matériau de sa vie au profit d’une vérité esthétique. Mémoires de ma vie tout d’abord, achevés avant 1830, le grand œuvre se redéploie après la révolution de Juillet pour devenir « l’épopée de [son] temps ». Les Mémoires d’outre-tombe sont ainsi une traversée de l’histoire, dont ils montrent, au-delà des passions, la vanité, mais ils sont aussi le chant intime, et savamment composé, d’un rêveur, d’un amoureux, où l’érudition tempère l’hymne, où la méditation traverse l’événement. Bilan à la fois complaisant et désenchanté d’une vie, panorama lucide des faits, des idéologies d’une époque, les Mémoires d’outre-tombe sont surtout le poème du Temps.

3

Une mise en scène du Moi

L’enfance au château de Combourg, la création fantasmatique de la Sylphide, l’exil en Amérique pour échapper à la Révolution, puis les années de misère et d’espoir à Londres, enfin le succès d’Atala et du Génie du christianisme, la trajectoire du frère de Lucile, la sœur tant aimée, conduit l’adolescent fiévreux au premier rang des hommes de la Restauration. Sa fidélité aux Bourbons lui vaut de devenir ministre : la déception sera à la mesure de la gloire. Ruiné après la publication de la Monarchie selon la Charte (1816) — comme s’il fallait que le vicomte restât, comme pendant l’Empire, un frondeur sous l’habit de pair — Chateaubriand reprend du service avec les ambassades de Berlin, de Londres et de Rome, sans oublier son passage au ministère des Affaires étrangères — et une abondante production littéraire. Mais « le chant naturel de l’homme est triste » (René) et la voix du mémorialiste, en s’élevant de l’outre-tombe, laisse deviner le néant des plus prestigieuses carrières. La mélancolie de René accompagne le grand homme jusqu’à cet ultime personnage : le narrateur des Mémoires, celui qui sera surnommé « l’Enchanteur », tant il était fécond et fascinant en périodes, et qui est surtout l’artiste de sa propre vie, diffractée à la lumière de la dernière aube du dernier paragraphe du texte, celle qui le voit, après une méditation visionnaire sur le christianisme, principe et fin du monde de l’avenir, descendre, en une ultime mise en scène, « le crucifix à la main, dans l’éternité ».

4

Maître de la mort et des mots

La tombe du rocher du Grand-Bé, devant Saint-Malo, enfin refermée, les Mémoires s’imposent, monument de sa gloire et de ses chimères, massif verbal inépuisable, qui réclame de l’exégète autant de science que de sensibilité. Le mot séduit, la phrase envoûte et l’image se déploie avec un tel brio qu’elle accompagne et dissimule en même temps la plus fine érudition et la « pose » la plus subtile. Symphonique, le récit s’attarde aussi bien sur le chant d’une grive dans un parc — qui ouvre au promeneur l’immense territoire inconscient de la mémoire involontaire — que sur les portraits sans fards d’un Napoléon glorieux ou d’un Charles X déchu. La chronologie est un leurre, car les souvenirs s’appellent et se répondent, et l’écriture est cette dérive rigoureusement maîtrisée à partir des Moi successifs et de la suite illusoire des siècles : tout est là, déjà, à jamais, sur la page longuement reprise, et le texte échappe au temps, comme si toute vie ne pouvait être, en définitive, que langage. Transcendé par ses souvenirs, le vieillard de Venise, qui « aime à [se] sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de [lui] », reste l’enfant qui a « souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que [ses] palais de sable ».

La déréliction, cependant, n’atteint pas les jeunes années ; elle épargne quelques figures aimables, comme Mme Récamier, Mme de Staël, avant elles M. de Malesherbes ou, plus tard, telle « petite hotteuse » aux pieds nus. Ni l’humour ni le désir ne sont absents des Mémoires où règne le bonheur d’être, en tous temps, Chateaubriand, avec ses malheurs, ses humeurs, mais aussi ses vaines jubilations : celle de contempler la lune ou celle d’en savoir tant, et pour nul résultat, sur les hommes et l’histoire qu’ils font. Duel jusqu’en ses ferveurs, le Vicomte est en même temps l’homme du désenchantement et de la foi, de l’écriture au long cours des Mémoires et du silence obsédant de l’au-delà, seul rival du fracas des flots qu’il prend soin de faire entendre en contrepoint de sa naissance, et qui bercent son dernier sommeil. S’il se fait mythe, c’est pour durer. Un Marcel Proust ou un Julien Gracq ont entendu la leçon : le monument d’une belle prose garantit la pérennité, la beauté de la décadence, et c’est avec une coquetterie métaphysique que Chateaubriand nous parle désormais « du fond de [son] cercueil ».

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