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Présentation ; Un « recueil » d’apparence fragmentaire ; Vers de vie et de mort ; En l’honneur de Laure
Canzoniere [Pétrarque], recueil de poèmes en langue vulgaire de Pétrarque.
La mort de Pétrarque, en 1374, interrompt la rédaction des poèmes en langue vulgaire (l’italien de Toscane), qui l’a occupé durant quarante-cinq années, et laisse un manuscrit autographe, d’apparence fragmentaire, appelé par l’auteur Rerum vulgarium fragmenta et regroupant 317 sonnets, 29 chansons, 9 sextines, 7 ballades et 4 madrigaux. Cet ensemble de pièces poétiques auquel Pétrarque — hésitant à penser que ces poèmes écrits pour les dames et les élégants pouvaient rivaliser avec les œuvres latines et humanistes qui lui avaient valu l’admiration générale — refuse le nom de recueil, porte cependant les traces d’un long travail de correction et de remaniement de forme. On dénombre en effet entre 1342 et 1374, neuf versions différentes et recomposées du Canzoniere.
Au centre du Canzoniere se trouve la figure de Laure, dont on pense qu’il s’agit d’une jeune Dame avignonnaise, Laure de Noves, que Pétrarque a rencontrée à l’église Sainte-Claire en 1327 et qu’il a aimé d’un amour exemplaire, aussi pur que constant, au point d’immortaliser son nom et sa figure dans une composition qui retrace les événements, les espoirs et les émois de leur impossible aventure. Une trentaine de pièces politiques et morales voisinent avec les poèmes lyriques, mais c’est l’innamoramento, auquel Laure contraint le poète par sa froideur courtoise — avant que sa mort, un jour d’avril 1348, ne l’y voue ensuite —, qui balise et organise le recueil selon deux parties qui ont, depuis la Renaissance, pris traditionnellement les titres de « Rime in vivo di Madonna Laura » (1 à 266) et de « Rime in morte di Madonna Laura » (267 à 366). Conformément à la tradition lyrique du Dolce stil nuovo, dont Pétrarque est une des figures, le Canzoniere traduit les élans et les angoisses de l’amour insatisfait, et fait du désir, dont la flamme est sans cesse rallumée par l’attente d’un signe ou d’un mieux, le lieu même de la poésie. Mais l’art de Pétrarque réside dans les bouleversements qu’il opère dans la conception de l’amour poétique. Là où la tradition noviste élève le désir et spiritualise l’expérience amoureuse du poète en faisant de l’inspiratrice une abstraction poétique, Pétrarque semble se complaire dans la première partie du recueil en contemplations harmonieuses des atouts et des atours (physiques et spirituels) de Laure s’égayant dans les paysages de la campagne avignonnaise. Et si la muse est humaine et vivante, le poète l’est aussi : il pleure, gémit, craint et espère en recourant constamment aux figures de l’expression sensible comme la comparaison, la métaphore, l’oxymore ou l’antithèse. Le tourment véritable, né du combat que la raison mène incessamment contre l’amour, n’apparaît que dans une dizaine de poèmes. Ce sont cependant ceux-là, où la douleur amoureuse est telle que la santé et la parole du poète en sont altérées, qui préparent et annoncent la tonalité mélancolique de la seconde partie. La mort de Laure permet à Pétrarque de légitimer les accents dolents, presque dépressifs, qui caractérisent les « Rime in morte » et marque ainsi la réconciliation entre les soucis de l’homme désirant et ceux de l’humaniste, dont la libération érotique permettra la pénitence mystique.
Il est cependant dans les poèmes, des signes d’un bonheur tout égotiste. Le Canzoniere est aussi le lieu où se vivent pour l’auteur les joies personnelles et pulsionnelles de l’écriture, considérée comme une jouissance du langage. Plus qu’une inspiratrice, Laure est un prétexte poétique. Le jeu que Pétrarque opère sur les signifiants : Laura-Lauro (l’arbre de Daphné et d’Apollon) — l’auro (l’or de ses cheveux) — laurea (les lauriers de la gloire), mime l’itinéraire de création continue qu’il entend emprunter en chantant l’amour — ses échecs et sa sublimation —, et qui le conduira glorieusement sur le mont Parnasse. Quand Pétrarque s’excuse modestement d’avoir écrit « ces petits fragments de sa vie », il n’ignore évidemment pas qu’ils contiennent la clef et la finalité de tout un programme d’existence.
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