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Cent Mille Milliards de poèmes [Raymond Queneau], recueil de poésie combinatoire de Raymond Queneau, publié en 1961. Cet exercice de style est la première réalisation concrète de l’OUvroir de LIttérature POtentielle (OuLiPo), fondé par Queneau et François Le Lionnais. Il s’inspire des Cadavres exquis chers aux surréalistes et du livre pour enfants Têtes folles où des figures de personnages coupées en trois (tête, corps, jambes) permettent de fabriquer des « bonhommes bizarres ».
Le principe est simple : Queneau compose dix sonnets réguliers construits sur les mêmes rimes (ni trop banales ni trop rares) et la même structure grammaticale. Chaque sonnet a un thème spécifique (la Pampa, la Grèce, l’Italie éternelle, le provincial à Paris, la « fin des haricots », etc.). Chaque vers est imprimé sur une languette autonome ; l’ensemble des languettes est rattaché à une marge qui les empêche de se détacher. Tout vers peut donc ainsi entrer en composition avec chacun des autres vers des autres sonnets, soit une possibilité combinatoire de 1014 sonnets, ce qui fournit de la lecture pour environ deux cent millions d’années en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Queneau devient ainsi l’auteur du plus court et du plus long des livres jamais écrits, le seul qu’aucun homme n’aura jamais le temps de lire entièrement pendant sa vie.
Illustration de la célèbre formule de Lautréamont — « la poésie doit être faite par tous, non par un » —, cette « machine » qui permet à tout un chacun de fabriquer des poèmes remet ainsi en question les rapports à l’écriture et à la lecture. Ce goût de Queneau pour des gageures extrêmement artificielles — pour lui les plus fécondes — répond à son refus de confondre la poésie avec l’inspiration ou l’exploration de l’inconscient. Aux antipodes des conceptions romantiques ou surréalistes, il refuse le recours à l’irrationnel comme forme suprême de connaissance et considère que la fantaisie ne peut s’exprimer que par rapport à des règles qui, loin de la brider, lui garantissent une liberté plus grande. Écrivain très maîtrisé, inventeur de formes, « nouveau rhétoriqueur », il concilie ainsi de manière concertée la poésie, le jeu et son violon d’Ingres, les mathématiques. Il ouvre aussi la voie à la littérature fondée sur la contrainte préalable, comme la Disparition de Georges Perec.
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