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Homme révolté, l' [Albert Camus], essai d’Albert Camus, publié en 1951.
Cette recension rhapsodique de tous les types de révolte, individuelles ou collectives, ne prend son sens que si on la réfère aux années de sa gestation et aux dissensions qui opposent les intellectuels de 1945 à 1950, sur fond de guerre froide. Le « règne de la peur » et du mensonge empêche de dégager la voix d’un vrai « rassemblement démocratique révolutionnaire », mais rend d’autant plus urgent de dégager l’idée de révolution de ses compromissions les plus tragiques. C’est un Camus isolé politiquement qui entreprend, après sa première série — négative — sur l’absurde, sa seconde série — positive — sur la révolte : la Peste, les Justes, l’Homme révolté.
L’introduction et le chapitre I tentent d’articuler le sentiment de l’absurde, le désespoir nihiliste et le sentiment de solidarité avec les opprimés. Le chapitre II, « la Révolte métaphysique », montre la « misère de l’homme sans Dieu », la recherche désespérée de l’Absolu. Défilent des figures d’« affirmation » ou de « négation » : Sade, Ivan Karamazov (voir les Frères Karamazov), Max Stirner, Nietzsche, Lautréamont, les surréalistes. Ici, le crime est l’ultime provocation de la déraison. Le chapitre III — « la Révolte historique » — démonte les légitimations rationnelles du crime au nom de buts politiques. Se succèdent cinq périodes historiques, politiques, théoriques, de la Révolution française au stalinisme. Les assimilations un peu hâtives entre rousseauisme et Terreur, l’assimilation de Marx à un fondateur d’une nouvelle religion, ou des affirmations péremptoires (« Hegel déicide ») ne doivent pas masquer l’intérêt porté aux problèmes moraux des terroristes russes, en cette période de 1905 isolée dans les Justes, et la fascination éprouvée pour les personnages de Dostoïevski. Les chapitres IV, « Révolte et Art », et V, « la Pensée de Midi », présentent comme seul antidote à l’anéantissement-avilissement de l’individu, le rôle décisif de l’artiste créateur et libre : libre du dogmatisme communiste comme des exigences du capitalisme. Camus revient aux Grecs, à l’idéal de mesure : il oppose la pensée lumineuse et claire de la Méditerranée à la brumeuse et désolante pensée du « Nord », se référant par là au poète allemand Hölderlin, sous l’égide duquel est placé l’Homme révolté.
Lire l’Homme révolté d’un point de vue philosophique fait problème, tant on chercherait vainement dans ce « fourre-tout » une quelconque articulation conceptuelle. Camus a mis en réalité dans cette somme tout ce qui lui tient à cœur, tous ses mythes personnels : ce texte, qu’il a porté cinq ans, et qui lui a servi de thérapie contre la maladie et la dépression, n’a pas de valeur théorique. Livre militant, il a valu à Camus des attaques et des polémiques, auxquelles il répond un temps : la pire est sans doute l’attitude des Temps Modernes, de Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre, qui dénient toute valeur philosophique au texte. S’ensuit une controverse qui provoque la rupture avec Sartre. Avec le recul, la pertinence politique apparaît peut-être avoir été du côté de Camus, dans ses engagements concrets, toujours courageux, pour les Kabyles, les anarchistes et antifranquistes, les communistes grecs. En définitive, la « morale » de Camus se passe de théorie.
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