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Présentation ; Chronique de Pingouinie ; Une ironie à la Voltaire ; Un comique aux accents amèrement prophétiques
Île des pingouins, l' [Anatole France], roman allégorique d’Anatole France, publié en 1908.
Ce roman se présente comme la chronique, depuis les origines, d’un pays imaginaire, la Pingouinie. Dieu ayant par erreur transformé des pingouins en hommes, leur histoire commence. Il s’agit, en fait, d’un décalque ironique et volontairement schématique d’une Histoire de France en huit chapitres (« livres »). Les livres I à III vont de la préhistoire à la Renaissance, le livre IV évoque la période 1800 à 1880, les livres V à VII couvrent la période contemporaine de l’engagement d’Anatole France (de 1880 jusqu’au début du xxe siècle) et le livre VIII se situe dans le futur.
L’Île des pingouins relève, dans l’œuvre d’Anatole France, de la deuxième période, celle de l’engagement né de l’affaire Dreyfus. L’écrivain, en 1908, est amer : l’Affaire n’a pas conduit à un changement politique majeur et le militarisme reprend de plus belle. Il décide alors de régler ses comptes, si l’on ose dire, avec son époque. C’est le pendant de l’utopie socialiste qu’il vient d’écrire, Sur la pierre blanche. Mais la forme tient encore de ce xviiie siècle tant aimé de l’auteur : un récit allégorique, aux allusions transparentes et à l’ironie parfois grinçante, dans la tradition voltairienne. Dès le début, l’ironie se mélange à la farce. Parodiant un texte monastique du xiie siècle, la Navigation de saint Brendan, Anatole France montre un bon moine myope qui baptise des pingouins parce qu’il les prend pour des humains. Conciliabule au Ciel : ce baptême est-il valable ? On résout le problème en faisant de ces pingouins des hommes. Le ton est donné, l’ironie est appuyée, l’érudition d’Anatole France est toujours là, mais elle se moque d’elle-même. Le procédé suit alors son cours. À partir du livre II, les épisodes suivent l’histoire de France, avec des personnages qui sont des doubles de personnages historiques. Toutefois le caractère ludique du texte permet à l’auteur de se dégager d’un simple décalque ennuyeux de l’histoire. Il s’agit d’abord pour lui de monter la genèse de ce qu’il déplore à son époque : le militarisme, le cléricalisme, et l’utilisation du passé dans le sens d’un nationalisme étroit. C’est pourquoi l’ouvrage est très nettement déséquilibré en faveur de l’époque contemporaine.
C’est en effet là que l’auteur s’en donne à cœur joie. Il évoque la crise boulangiste des années 1880, mais c’est surtout le livre VI qui est important : l’affaire Dreyfus, retranscrite en « Affaire des quatre-vingt mille bottes de foin », donne l’occasion à Anatole France de montrer toute sa verve comique. Plus encore que dans l’Histoire contemporaine, ou dans l’Affaire Crainquebille, Anatole France règle ses comptes : Pyrot (Dreyfus) est censé avoir livré à l’ennemi ces bottes de foin, mais elles n’ont jamais existé que dans les registres de compte. Toute l’affaire est montrée sous son angle comique. Ainsi les faux utilisés contre Dreyfus se transforment en monceaux de documents que l’on a du mal à stocker, tandis que le ministre de la guerre déclare que « comme preuves, les pièces fausses valent mieux que les vraies, d’abord parce qu’elles ont été faites exprès, pour les besoins de la cause, sur commande et sur mesure […]) » ! Dès sa publication, certains ont voulu voir dans ce roman une lourde et démonstrative parodie. Pourtant, l’amertume d’Anatole France ne fait qu’aiguiser sa plume. L’affaire Dreyfus, les intrigues qui suivent, et plus encore le chapitre final d’anticipation, où l’on voit une société industrielle et urbaine se suicider dans une guerre mécanique, montrent le versant pessimiste d’une œuvre pourtant humaniste. L’écrivain, tel le savant Bildeau-Coquille, qui a voulu défendre Pyrot, accepte de n’être qu’un témoin désillusionné.
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