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Présentation ; Des histoires individuelles à l’écriture de « l’Histoire qui fait l’homme » ; Les Cloches de Bâle ; Les Beaux Quartiers ; Les Voyageurs de l’impériale ; Aurélien ; Les Communistes
Monde réel, le [Louis Aragon], cycle romanesque de Louis Aragon, comportant cinq textes : les Cloches de Bâle (1934), les Beaux Quartiers (1936), les Voyageurs de l’impériale (1942), Aurélien (1944) et les Communistes (1949-1951).
Ces romans constituent une fresque historique qui va des années 1890 à la fin de 1940, en même temps qu’un tissage de l’expérience individuelle de l’écrivain. Celui-ci prend comme matériau de l’élaboration romanesque son enfance, ses rencontres intellectuelles, artistiques, affectives et l’itinéraire de sa conscience, voire de ses doutes, politiques. L’idée d’une série, qui reprend une tradition remontant à la Comédie humaine de Balzac et à l’ensemble romanesque les Rougon-Macquart de Zola, est absente de l’écriture du premier roman, elle s’élabore peu à peu, dans un projet qui prévoyait un second volet aux Communistes, conduisant la fiction jusqu’aux lendemains de la Libération, en 1945. Comme l’indique la postface : « La fin du Monde réel », l’ensemble prend la forme d’un tout, achevé, avec sa publication en 1966 dans les Œuvres croisées d’Aragon et Elsa Triolet. Les succès de réception sont divers, selon les romans. Aurélien est particulièrement bien accueilli par la critique de l’époque. Peut-être parce qu’il semble constituer un roman de la classe bourgeoise, moins dénonciateur et négatif que les Voyageurs de l’impériale ; le mot de Claudel, qui y voit un « roman-poème », semble rendre compte, plus justement, de sa réalité et de son énergie inventive propres. La réception des Communistes, qui en fait, au sein du parti, un éloge de la classe ouvrière, est ressentie par Aragon comme une erreur d’appréciation de l’ambition propre au roman : réception trop monologique pour un objet qui a l’ambition d’être « une machine inventée par l’homme pour saisir le réel dans sa complexité ». L’ensemble constitué par les cinq romans a l’intérêt de présenter une stratégie d’écriture inscrite dans une dynamique qui vient rencontrer le mouvement historique propre aux années 1890-1940 et les successifs passages de l’histoire personnelle d’Aragon.
Le premier texte du cycle, les Cloches de Bâle, est composé au printemps 1933, après l’incendie du Reichstag. Le contexte historique de la fiction met en scène la période d’avant-guerre : de 1897 à novembre 1912. Le dialogisme du tissage romanesque permet de saisir à la fois la confusion des trajets personnels et les prémonitions de la situation qui précède la Seconde Guerre mondiale. Le roman constitue un point de passage entre l’écriture à la première personne, qui domine dans les textes de l’époque surréaliste, et la fonction (parfois balbutiante) de narrateur. L’architecture segmente la structure romanesque en parties, centrées sur des personnages : Diane, Catherine, Victor, puis, dans l’épilogue, Clara Zetkine. Les itinéraires et les hésitations de ces personnages permettent de présenter les choix de vie et les interrogations des jeunes gens de l’entourage d’Aragon : issus de la bourgeoisie d’affaires ou de l’immigration géorgienne, ils vont, pour certains, passer dans le camp des travailleurs. Le mouvement de l’intrigue forme une ellipse : au début de la seconde partie a lieu un dîner ; les trois cents pages suivantes sont la boucle circulaire d’un retour en arrière chronologique. Lorsque la durée initiale est retrouvée, la fiction nous place au lendemain du dîner d’ouverture : les luttes ou les échecs vont alors se fédérer dans la voie collective du mouvement révolutionnaire et de l’engagement politique. Le roman est donc, à la fois, porteur d’une thèse et travaillé par une écriture polyphonique, ou baroque. L’influence du surréalisme, ainsi que la rencontre d’Elsa Triolet et de sa sœur, Lili Brik, en 1927-1929, sont sensibles dans la place donnée à la figure féminine, fédératrice et porteuse d’avenir.
Les Beaux Quartiers, deuxième tome de l’entreprise le Monde réel, à présent constituée, est très soigneusement composé. Il comporte trois parties : les noms de lieux organisent cette fois la structure manifeste de la fiction. Sérianne, tout d’abord : une petite ville de province, centrée sur ses intrigues, la fabrique de chocolat et les cafés. Les élections animent le quotidien, les visites des hommes aux filles de la maison close font scandale. La bourgeoisie semble pourrir au soleil de ce petit monde, pendant que certains rêvent de la liberté attachée à la capitale. Paris, ensuite, sera l’espace dérisoire de la gloire de Joseph Quesnel et des intrigues d’Edmond Barbentane, qui accomplira peu à peu son ascension sociale. Le troisième volet du roman, beaucoup plus bref, sert d’épilogue et s’intitule « Passage-Club ». L’espace se restreint ici à une maison de jeux : les turpitudes bourgeoises atteignent leur comble dans les prémisses de 1914. Le roman s’achève sur l’espérance portée par un mot de Jaurès, et la conscience qu’elle ne suffira pas à sauver la France du massacre à venir. Le modèle des Rougon-Macquart semble ici très présent : Aragon tisse un lien entre la critique du second Empire qui s’effondrait à Sedan (menée par Zola) et la dénonciation des hommes de la revanche sur l’Allemagne, préparée par la IIIe République.
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