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Nouvelles exemplaires [Cervantès], recueil de nouvelles de Cervantès, publié en 1613 sous le titre Novelas ejemplares, et dans lequel l’auteur de Don Quichotte aborde la description de la réalité de la société de son pays. Le succès est immédiat, non seulement en Espagne, mais dans le reste de l’Europe et, notamment, en France.
En fait, treize, si l’on accepte d’inclure, comme le font les éditions modernes, « la Tante supposée », attribuée à Cervantès et d’un réalisme fort proche de celui des nouvelles italiennes du xvie siècle. Certains récits, en effet, peignent les bas-fonds de la pègre de Séville (« Rinconete et Cortadillo ») et le sordide d’intrigues où le désir (« le Jaloux d’Estrémadure ») le dispute à la violence (« la Force du sang ») et à la convoitise (« le Mariage trompeur »). Néanmoins, par le nombre, ce sont les nouvelles où triomphent l’idéologie aristocratique et l’amour entre personnages bien nés qui l’emportent, comme dans « la Petite Gitane », « l’Illustre Laveuse de vaisselle » ou « l’Espagnole anglaise ». Une nouvelle, « le Licencié de verre », véritable résumé de l’ambiguïté de la folie telle que la représente le Quichotte (faire rire, mais aussi révéler la vérité), introduit une problématique de la littérature, clairement exposée dans la nouvelle double du « Mariage trompeur » suivi du « Colloque des chiens », d’ailleurs stratégiquement placée par Cervantès lui-même en conclusion de son édition de 1613. Le héros du premier récit devient l’auteur du second, par lequel il exprime sa nouvelle philosophie de l’existence, née de sa malheureuse expérience du mariage.
Le recueil des Nouvelles exemplaires présente donc une structure complexe et d’autant plus difficile à appréhender que, à la différence des recueils de la tradition italienne, le lecteur ne dispose pas d’un cadre lui permettant de saisir la logique de l’ensemble ou le pourquoi des regroupements, ni de bénéficier d’une première série de commentaires grâce aux réactions des « devisants ». Le recueil est un labyrinthe, à l’image de ce labyrinthe que sont le monde et l’homme lui-même ; le mot revient régulièrement dans les Nouvelles exemplaires : « Quelle issue trouver en ce labyrinthe ? », soupire l’héroïne de « l’Amant libéral » ; « Quelle issue espérer à ce labyrinthe d’intrigues ? », lui répond comme en écho une des « Deux Jeunes Filles ». Pourtant, ajoute l’auteur, « elles [les nouvelles] enferment quelque mystère caché qui en rehausse le prix ». « […] D’autant que je me donne [et cela est juste] pour le premier qui ait fait des nouvelles en langue castillane » : pour cette forme littéraire qui, depuis Boccace, a toujours revendiqué comme marque d’originalité l’inscription de ses récits dans la réalité la plus immédiate et la plus contemporaine, le passage de la nouvelle d’Italie en Espagne a fait naître une attention novatrice accordée à l’évocation du milieu. Les nouvelles de Cervantès font le portrait de l’Espagne soit par le biais du long voyage des héros de « la Petite Gitane » et des « Deux Jeunes Filles », soit par le biais de cet autre voyage que constitue l’ensemble du recueil, où l’on passe de Séville (« Rinconete et Cortadillo ») à Valladolid (« le Mariage trompeur ») par Madrid et Murcie (« la Petite Gitane ») ou Tolède (« l’Illustre Laveuse de vaisselle ») ; portrait de la société espagnole aussi, qui va des voleurs de Séville (« Rinconete et Cortadillo ») ou des troupes de gitans (« la Petite Gitane ») aux prostituées de Salamanque (« la Tante supposée ») jusqu’à la noblesse, dont les fils hantent (ou devraient hanter) les universités d’Espagne (« l’Illustre Laveuse de vaisselle ») ou d’Italie (« Madame Cornélie ») ; enfin, situation géopolitique de l’Espagne, placée entre l’ensemble atlantique (« l’Espagnole anglaise ») et l’ensemble méditerranéen (« l’Amant libéral »). Cependant, ne considérer que la précision réaliste de certains aspects du recueil serait une erreur, dans la mesure où ce qui domine l’ensemble, c’est une aspiration nettement néo-platonicienne, mêlée au rappel des valeurs aristocratiques de l’honneur et de l’amour. La beauté physique est toujours l’indice de la noblesse de l’âme, que rehausse une identique noblesse de la naissance. Dans cette perspective, « la Petite Gitane » ou « l’Illustre Laveuse de vaisselle » ont une valeur exemplaire (là se situerait plutôt l’exemplarité des nouvelles, bien plus que dans une quelconque démonstration morale, hautement proclamée et parfois bien artificiellement ajoutée dans le finale, mais ne fallait-il pas se distinguer de ces Italiens dont les récits bravent si souvent l’honnêteté ?) : à chaque fois, l’héroïne, malgré le milieu plus que modeste, voire douteux, où elle vit, se montre capable de susciter l’admiration et l’amour de tous, avant qu’une « reconnaissance » quasi providentielle ne lui permette de retrouver le secret de sa haute naissance et de rejoindre ainsi la noblesse du jeune homme qui, sans l’avouer à ses propres parents, avait osé l’aimer. La grande énigme des Nouvelles exemplaires est dans cette conciliation, au sein de l’écriture, de « la prérogative de la beauté », alliée à la noblesse des âmes, avec la crasse et le sordide d’évocations parfaitement picaresques. C’est ainsi que la grâce et la délicatesse de la petite gitane brillent au milieu des vagabondages d’une troupe de gitans peu enclins à distinguer la propriété d’autrui de la leur, ou que, aux yeux des clients de l’auberge de Tolède, cette belle laveuse de vaisselle, « ce n’est pas là un joyau qui peut demeurer dans le grossier enchâssement d’un cabaret ». La réponse, pour Cervantès, serait de reconnaître que le réel est désespérément plat, voire atrocement sordide, et qu’il faut recourir à l’idéalisme pour enchanter le monde et lui donner un sens. Alors, le lecteur s’aperçoit qu’aucune nouvelle n’est franchement réaliste ou totalement idéaliste : la merveilleuse Constance de « l’Illustre Laveuse de vaisselle » est née d’un viol ; viol encore à l’origine de la réconciliation sociale et morale de « la Force du sang » ; la leçon des « Deux Jeunes Filles », qui oublient leur honneur et leur naissance pour courir les routes d’Espagne après l’objet de leur passion, est qu’« il y a dans l’amour une violence irrésistible que les appétits font à la raison ». À l’inverse, les gens du milieu à Séville ont le sens de l’honneur et les chiens apprennent la force de l’humilité, tout comme leur créateur a découvert, lors d’une minable affaire de mariage trompeur, que « tout ce qui reluit n’est pas or ».
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