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Philosophie dans le boudoir, la [Sade], dialogue philosophique du marquis de Sade, publié en 1795. Publié après la Terreur, à laquelle Sade échappe par miracle, et entre la deuxième Justine (Justine ou les Malheurs de la vertu, 1791) et l’Histoire de Juliette (appelée aussi Juliette ou les Prospérités du vice, 1797), ce dialogue en sept séquences est l’initiation au libertinage de la jeune Eugénie, qui trouve en Mme de Saint-Ange et en le chevalier son frère, mais surtout en Dolmancé, des maîtres du plaisir sous toutes ses formes, qui, dans les moments de repos, lui tiennent les discours les plus argumentés sur les lois, le crime, la cruauté ou l’existence de Dieu. Au terme du cinquième dialogue, un long pamphlet révolutionnaire — « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » — amplifie et organise les théories des libertins. Entre débats et ébats, l’œuvre séduit à la fois par sa verve érotique et par la rigueur de ses démonstrations.
La Philosophie dans le boudoir est, pour Eugénie, le point de départ d’une existence désormais consacrée à toutes les jouissances. Attentive, docile, pertinente dans ses interrogations, Eugénie progresse vite et bien : objet de plaisir, elle acquiert peu à peu assez d’assurance pour en remontrer aux libertins qui l’entourent et devenir le bourreau de sa propre mère, Mme de Mistival. À ses côtés, Mme de Saint-Ange l’accompagne dans la découverte de son corps et d’une morale exclusivement fondée sur la jouissance : à deux, à trois, à quatre et même à cinq quand le jardinier Augustin vient se mêler aux figures, les libertins se livrent à un ballet sexuel méticuleusement mis en scène. Parallèlement, aucun flottement théorique, aucune approximation dialectique ne viennent ternir l’argumentation philosophique. Eugénie saura « foutre », mais elle saura aussi penser. Maître de cérémonie, inépuisable en « dissertations » comme en performances physiques, Dolmancé est le second héros de ces dialogues, qui sont pour Sade une occasion de concentrer et de vulgariser sa pensée : dans la langue la plus pure, rien n’est passé sous silence et les démonstrations les plus immorales s’imposent au lecteur comme, aux hommes et aux femmes qui l’entourent, les caprices compliqués de son désir.
La Philosophie dans le boudoir est aussi le point d’arrivée d’une série de trajectoires : celle d’une pensée matérialiste et athée, issue de d’Holbach et présente ici dans la réflexion sur la nature, la matière et le mouvement ; celle de l’encyclopédisme, que l’on retrouve dans le souci de nommer, d’expliquer et d’expérimenter les réalités anatomiques ; celle, également, d’une pédagogie qui irait du vertueux Émile aux « Instituteurs immoraux » (sous-titre de l’édition londonienne de 1805) ; celle enfin d’une rhétorique qui, après sa traversée du siècle, trouve en l’éloquence révolutionnaire son plus ostentatoire accomplissement. Si elle n’atteint pas l’horreur des Cent Vingt Journées de Sodome ou de Juliette, l’œuvre (écrite pendant l’une des rares parenthèses de liberté du marquis de Sade) possède en revanche cette qualité majeure d’un humour luciférien qui lève toutes les pudeurs et donne au texte un élan jubilatoire digne des dialogues d’un Voltaire ou d’un Diderot. Certes l’ombre d’une mise à mort plane un instant sur le boudoir quand Dolmancé reconnaît que Mme de Saint-Ange « immolerait elle-même » Augustin « si de nouvelles jouissances devaient naître de ce sacrifice », mais il ne s’agit, ici, que de la « fantaisie » du crime, et non de sa réalisation. Les œuvres composées pendant les trente années de détention du marquis sont d’une encre plus noire, mêlée de sang. Au demeurant, le souci du citoyen Sade n’est-il pas ici comme ailleurs de proclamer la liberté absolue de l’individu ? Le républicain de « Français, encore un effort… », qui met en place des maisons de prostitution, fait l’éloge de l’inceste ou érige le crime en nécessité d’État, n’est-il pas le double de l’aristocrate Saint-Fond, des Prospérités du vice, qui ne pense pas autrement ? Et lorsque le chevalier demande à Mme de Saint-Ange : « Un homme vous dit-il une chose désagréable en vous témoignant le désir qu’il a de jouir de vous ? », n’est-il pas le porte-parole de tous les héros sadiens avant que, devenant sadiques, ils ne fouettent, torturent et immolent ? La fin du septième dialogue, assassinat à long terme de Mme de Mistival, à qui le valet Lapierre inocule « dans les deux conduits de la nature » une « des plus terribles véroles qu’on ait vues dans ce monde », nous ramène aux plus cohérents délires d’un auteur dont ce plaisant livre avait pu nous faire oublier la grandiose monstruosité. Leur esprit, leur intelligence, leur conviction même n’empêchent cependant pas de lire ces dialogues avec un enthousiasme distancié.
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