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Plan de l'article
Présentation ; Une parabole politique ; « Le peuple, qui a l'avenir et qui n'a pas le présent » ; Brouillage des emplois traditionnels ; Un chef-d'œuvre de dramaturgie
Ruy Blas [Victor Hugo], drame en cinq actes et en vers de Victor Hugo, joué pour la première fois en 1838. Le rôle-titre, créé par le grand acteur des boulevards Frédérick Lemaître, a été repris en 1879 par Mounet-Sully (Sarah Bernhardt jouait la reine), en 1954 par Gérard Philipe dans la mise en scène de Jean Vilar au TNP, et par Lambert Wilson en 1992 dans celle de Georges Wilson aux Bouffes du Nord. Pour se venger de la reine d'Espagne, Don Salluste veut la déshonorer. N'ayant pu obtenir ce service de son cousin Don César, gentilhomme devenu bandit, il l'envoie au bagne, et lui substitue Ruy Blas, laquais amoureux de la reine. Cette dernière, délaissée par le roi incapable, pousse en secret Ruy Blas au faîte du pouvoir. Devenu premier ministre, il tance vertement les ministres qui ne pensent qu'à se partager le bien public. Après le duo d'amour entre la reine et Ruy Blas surgit Don Salluste, qui veut exécuter son plan machiavélique. La situation semble un temps sauvée par le retour comique de Don César. La reine tombe malgré tout dans le piège en se rendant à un rendez-vous compromettant que Ruy Blas n'a pu faire annuler. Surprise par Salluste, elle est perdue. Se rebellant, le laquais tue son maître et avoue son identité à la reine ; d'abord ulcérée, elle lui pardonne et l'appelle par son vrai nom au moment où, s'étant empoisonné, il rend son dernier souffle.
« Le peuple, ce serait Ruy Blas », écrit Hugo dans la préface. Le laquais devenu ministre est une parabole historique : en 1838, la monarchie de Juillet, fondée sur le suffrage censitaire, réserve la responsabilité politique aux plus fortunés, refusant encore au peuple l'accès au pouvoir et le droit à la parole que la Révolution française avait pourtant institués dans les principes. Cette contradiction historique est symbolisée par le nom du héros, mi noble (Ruy), mi populaire (Blas). Pour parvenir au pouvoir, il doit usurper l'identité d'un grand d'Espagne ; il ne parle pas en son nom propre, c'est pourquoi son discours aux ministres, certes fondé en raison mais miné par une situation d'énonciation fausse, ne peut être entendu. Cas typique de la parole des héros hugoliens, cette inadéquation fait le plus souvent de leur discours une parole juste, mais vaine.
En situant son histoire à l'étranger et au XVIIe siècle, Hugo, échaudé par l'expérience de Marion Delorme et Le roi s'amuse, peut non seulement échapper à la censure, mais encore penser le présent en représentant le passé. Loin de mettre l’accent sur la punition méritée d'un héros tragique luttant par orgueil contre les lois de la cité, le destin dramatique de Ruy Blas, en contradiction avec la légitimité de sa quête, montre un peuple « qui a l'avenir et qui n'a pas le présent ». Hugo ne pense certes pas l'histoire en termes de lutte des classes, comme Marx le fera dix ans plus tard en observant la Révolution de 1848, mais il montre l'échec d'une quête individuelle et idéaliste. À la fin du siècle, Zola imputera cet idéalisme à Hugo, en lui reprochant le caractère invraisemblable de ces amours d'une reine et d'un laquais, dans lesquelles il ne parvient plus à lire les vrais problèmes sociaux de son temps.
La reine, abandonnée de son mari incapable et contrainte par une étiquette sévère, est opprimée ; elle aussi est une figure du peuple. En appelant par son nom le laquais qui lui avait caché son extraction populaire, elle effectue par la parole l'abolition de la distance sociale, mais cet acte ne s'effectue qu'au prix de la mort du laquais, et leur amour ne sera pas consommé. Prenant en charge l'essentiel du grotesque, le personnage de Don César, gueux magnifique, subvertit lui aussi les oppositions traditionnelles puisque, étant de noble souche, il refuse de se compromettre avec les puissants, et redistribue l'argent qu'il gagne ou qu’il vole. Il est l'ami d'infortune de Ruy Blas, son jumeau symbolique dont il partage les contradictions. L'acte IV est consacré aux péripéties cocasses occasionnées par son retour inopiné : il s'agit d'un grotesque bouffon, sur fond de mangeaille et d'ivresse, de duel, de rendez-vous galants, mais aussi d'un grotesque sombre, puisque l'intervention de Don César est finalement inutile, et n'empêche pas la fin dramatique.
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