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Présentation ; L'ouverture des interprétations ; La spirale infinie du temps ; La parole contre le néant ; Humour et tragique
Fin de partie [Samuel Beckett], pièce en un acte de Samuel Beckett, créée à Londres en français en 1957, avec Roger Blin dans le rôle de Hamm, puis reprise de nombreuses fois en France. Hamm, aveugle, dans un fauteuil roulant, se fait servir par Clov. Il habite avec ses parents, Nagg et Nell, sans jambes, qui vivent chacun dans une poubelle. Le temps est ponctué de rituels : Hamm demande l'heure, le temps qu'il fait, ce qui se passe dehors, raconte une histoire, se fait déplacer d'un endroit à l'autre, insulte ses géniteurs ; Nagg réclame sa bouillie, prête l'oreille à l'histoire de son fils en échange d'un biscuit ; quant à Clov, il obéit à son maître, sans pouvoir se résoudre à l'abandonner.
Fin de partie est la pièce que Beckett lui-même, et à sa suite de nombreux critiques, ont considérée comme la plus aboutie du dramaturge. Sous l'apparente simplicité de son dialogue se cachent de nombreuses références littéraires et culturelles (la Bible, Shakespeare, Baudelaire, Joyce, etc.). La richesse de l'œuvre se mesure à la variété des interprétations qui en ont été données, notamment psychanalytiques et métaphysiques. Hamm, le personnage central, a ainsi été compris comme le roi d'une partie d'échecs, déplacé de case en case, qu'il s'agirait de mettre mat dans une partie qui n'arrive pas à se conclure ; on l'a aussi comparé à Hamlet enfermé dans son soliloque ; son nom peut évoquer aussi le marteau (hammer) qui enfonce les autres comme des clous. L'espace scénique a pu être interprété comme un échiquier, comme l'intérieur d'un crâne, d'une église ou de l'arche de Noé, dans laquelle auraient trouvé refuge les derniers représentants du genre humain, comme symbole de la scène étroite de l'existence humaine ou du grand théâtre du monde.
Le temps ne se déroule pas ici de manière linéaire, dans un enchaînement des causes et des effets, mais de manière cyclique, avec un enfoncement tragique dans le présent de la répétition. À Hamm qui lui demande « Quelle heure est-il ? », Clov répond : « la même que d'habitude » ; le temps météorologique ne change pas ; sitôt levé, Hamm veut être recouché ; Clov le maintient dans une règle, un ordre arbitraire qui ponctue les moments de la journée d'un rituel rassurant. L'événement annoncé, qui libérerait les trois autres personnages en les condamnant à mort, est le départ de Clov, qui ne se produit pas davantage que l'arrivée de Godot dans En attendant Godot. Mais si l'avenir n'arrive pas, le temps n'est pas pure néantisation, au contraire ; les premiers mots, dits par Clov — « Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir » — marquent d'emblée le passage du renoncement à l'espoir : s'ouvre ainsi une temporalité certes répétitive, mais infinie.
La lutte contre l'engloutissement s'effectue par la parole. Tantôt rare, interrompue, empêchée, tantôt prolixe, sous la forme de monologues imposés à l'interlocuteur, c'est elle qui crée un suspense dramatique paradoxal, puisque elle ne fait advenir aucun événement significatif. Malgré tout, l'exercice de la parole reste la seule action possible, et le dialogue, même inefficace, tisse les liens, fussent-ils cruels, entre les êtres : quand Clov demande à Hamm à quoi il sert, ce dernier répond : « à me donner la réplique ». La complexité du dialogue tient à ses contradictions internes, qui peuvent donner une apparence d'absurdité — le terme « théâtre de l'absurde », trop vague, ne doit pas laisser croire qu'il n'y a là aucun sens à chercher — mais qui révèlent plutôt les failles profondes minant moins les relations humaines que les individus eux-mêmes. Clov a beau dire dix fois à Hamm : « je vais te quitter », il n'en fait rien. Le dialogue abolit de manière saisissante le principe de non-contradiction tenu pour un des piliers de la logique.
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