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Mallarmé, StéphaneArticle
Plan de l'article
Peu à peu, son œuvre poétique avait été reconnue, notamment grâce à Paul Verlaine et ses Poètes maudits (1883) et grâce à Joris-Karl Huysmans (avec À rebours, 1884), à qui en retour le poète rendit hommage avec Prose pour Des Esseintes en 1885. Mallarmé commença alors à être connu dans un milieu restreint et ses « mardis », au 89 de la rue de Rome, attirèrent bientôt, aux côtés des vieux symbolistes, une cour de jeunes écrivains : Gustave Kahn, Saint-Pol Roux, Henri de Régnier, Paul Claudel, Paul Valéry, André Gide et Pierre Louÿs.
À sa retraite en 1893, Mallarmé s’installa dans sa maison de campagne à Valvins, près de la Seine, pour composer son Grand œuvre, le « Livre », mais il fut emporté prématurément, le 9 septembre 1898, alors qu’un poème qui condensait une grande partie de ses aspirations poétiques venait de paraître dans la revue Cosmopolis, « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » (1897). Ce poème se présente comme une vaste phrase dont la typographie complexe forme une constellation noire sur les pages blanches. Le Grand œuvre inachevé de Mallarmé resta donc simplement une « étude en vue de mieux » : « Il n’y a pas d’héritage littéraire [...] croyez que ce devait être très beau. » Les articles réunis en 1897 (Crise de vers, la Musique et les Lettres, etc.) sous le titre de Divagations donnent une idée de la méditation de Mallarmé sur la crise de la littérature et la nécessité de lui restituer sa valeur sacrée.
Une grande partie des textes de Mallarmé fut publiée après sa mort : une édition augmentée des Poésies de Stéphane Mallarmé parut en 1899, ses Vers de circonstance en 1920 et Igitur ou la Folie d’Elbehnon (conte fantastique et philosophique écrit entre 1867 et 1870) en 1925. Son abondante correspondance a également fait l’objet d’une édition entre 1959 et 1985. On a en outre réédité la Dernière Mode, un magazine féminin que le poète écrivit et publia.
Stéphane Mallarmé avait perdu sa mère à l’âge de six ans, et vu mourir sa sœur Maria alors qu’il en avait treize : cette double mort et ce double amour enfantin expliquent selon certains l’irrésistible nostalgie des premiers poèmes. L’érotisme de sa poésie restait marqué par ces deux femmes absentes, donc idéalisées et inaccessibles : il évoqua d’une part les jeunes filles chastes, farouches, intangibles mais nues et désirables (c’est la chasteté d’une Hérodiade), et il peignit par ailleurs des amantes sous des traits maternels. Peu à peu, cependant, « en creusant le vers », Mallarmé se dégagea de cette sensualité originelle pour prendre une direction sans précédent. Son œuvre est en effet la première qui rompt toute attache avec l’expérience humaine pour devenir expérimentation sur la littérature. Mallarmé souhaite égarer son lecteur par le jeu des coupes, des inversions, des rejets, par la complexité de la construction et la rareté du vocabulaire (utilisé pour son sens étymologique plus que pour son sens actuel), cela afin de l’engager dans l’obscurité sacrée d’un poème qu’il ne peut éclairer qu’à condition de le reconstruire. Mallarmé souhaite faire du vers « un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire » qui « rémunère le défaut de la langue ». Car, pour ce poète, le mot poétique est l’absence de la chose : « Je dis une fleur ! et, hors de l’oubli où ma voix relègue aucun contour, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. » L’enjeu de cette poésie est la création d’un Poème qui constituerait un absolu (Mallarmé propose ainsi, en quelque sorte, le versant poétique de l’idéalisme hégélien). L’œuvre inachevée de Mallarmé nous suggère aussi que l’échec de la littérature est peut-être une des conditions mêmes de l’expérience littéraire.
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