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Zola, ÉmileArticle
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La Fortune des Rougon (1871), le premier volume, est la base qui soutient et justifie tout l’édifice. Ce roman raconte le coup d’État du prince Louis Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851, vu d’une ville de Provence, Plassans, que Zola a inventée d’après la ville de son enfance, Aix-en-Provence. À la faveur de ce bouleversement politique, les ambitions se déchaînent : deux branches rivales d’une même famille, les Rougon et les Macquart, s’affrontent, les premiers se révélant bonapartistes par calcul, les seconds libéraux par pauvreté et par envie. Toute la structure interne des Rougon-Macquart est expliquée par la névrose d’Adelaïde Fouque, dont le père a fini dans la démence et qui, après la mort de son mari, un simple domestique nommé Pierre Rougon, prend pour amant un ivrogne, Antoine Macquart. La descendance de celle que l’on appelle tante Dide est ainsi marquée par la double malédiction de la folie et de l’alcoolisme que l’on retrouve dans tous les volumes. Ainsi, le docteur Pascal, héros du vingtième et dernier volume (voir le Docteur Pascal), s’effraye en comprenant subitement la tragique destinée de sa famille : « Tout s’emmêlait, il arrivait à ne plus se reconnaître au milieu des troubles imaginaires qui secouaient son organisme éperdu. Et chaque soir, la conclusion était la même, le même glas sonnait dans son crâne : l’hérédité, l’effrayante hérédité, la peur de devenir fou. […] Ah ! qui me dira, qui me dira ? […] Chez lequel est le poison dont je vais mourir ? Quel est-il, hystérie, alcoolisme, tuberculose, scrofule ? Et que va-t-il faire de moi, un épileptique, un ataraxique ou un fou ? »
Gustave Flaubert, dès la parution du premier volume, écrit à Zola : « Je viens de finir votre atroce et beau livre. […] J’en suis encore étourdi ! C’est fort, très fort. […] Vous avez un fier talent et vous êtes un brave homme. » Les critiques littéraires ne partagent pas tous cet avis puisque le romancier est victime de plusieurs campagnes de presse qui dénoncent sa littérature jugée scandaleuse. La publication des Rougon-Macquart, volume après volume, année après année (la Curée, 1871 ; le Ventre de Paris, 1873 ; la Conquête de Plassans, 1874 ; la Faute de l’abbé Mouret, 1875 ; Son Excellence Eugène Rougon, 1876), déchaîne simultanément des réactions enthousiastes et des attitudes de rejet. La publication en feuilleton de l’Assommoir, par exemple, est suspendue sous la pression des abonnés du Bien public en mai 1876. Mais lorsqu’il paraît en volume en janvier 1877 chez Charpentier, on se l’arrache. Avec l’argent du succès, Zola s’achète une maison à Médan, qui sert de lieu de ralliement aux naturalistes. Il est en effet devenu un maître à penser pour une nouvelle génération de romanciers. Entre 1877 et 1880, les plus fidèles de ses visiteurs sont Huysmans, Guy de Maupassant, Henri Céard, Léon Hennique et Paul Alexis. De ces réunions naît un livre collectif (les Soirées de Médan, 1880), recueil de nouvelles écrites par chacun de ces écrivains, qui constitue une sorte de manifeste appliqué du naturalisme. La nouvelle de Zola a pour titre l’Attaque du moulin ; celle de Maupassant, Boule-de-Suif, rend son auteur célèbre à trente ans.
Après le succès de scandale de l’Assommoir (1877), qui relate la déchéance par l’alcoolisme d’une honnête blanchisseuse, Gervaise Macquart, Zola connaît encore de grands succès de librairie. Appartenant également au cycle des Rougon-Macquart, Nana (1880), qui raconte l’ascension sociale et le déclin d’une prostituée, se vend, dès le premier jour de sa parution, à cinquante-cinq mille exemplaires, et Charpentier en tire dix éditions supplémentaires. Au Bonheur des Dames (1883), qui mêle une histoire d’amour à celle d’un grand magasin, confirme l’intérêt de Zola pour les nouvelles formes de production et de diffusion des biens et plus généralement pour les questions économiques et sociales (il a lu Fourier, Proudhon, Guesde et Marx). Mais c’est dans Germinal (1885) qu’il exprime le mieux son intérêt pour le peuple. Pour écrire ce roman, qui prend pour thème central une grève minière, il entre directement en contact avec le prolétariat et vit pendant plusieurs mois dans une région minière. En 1886 paraît l’Œuvre, qui achève de brouiller Cézanne et Zola : le peintre s’est en effet reconnu dans le personnage principal, un artiste naturaliste qui échoue dans sa démarche artistique, et les désaccords qui séparent depuis longtemps les deux hommes se manifestent alors ouvertement. La Terre (1887) soulève une violente campagne de protestation. Certains pseudo-naturalistes, prenant parti contre leur ancien maître, publient un manifeste l’accusant de calomnier les paysans : « Par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie. » Le Rêve (1888) est un récit atypique : écrit dans une veine plus intimiste et paisible, il est sans doute inspiré à l’auteur par sa liaison avec Jeanne Rozerot, qui lui donne deux enfants. Zola revient ensuite à une inspiration strictement naturaliste avec la publication, en 1890, de la Bête humaine, qui met en scène un criminel héréditaire, Jacques Lantier, tout en décrivant la vie quotidienne des cheminots. Edmond de Goncourt se moque ouvertement du voyage que fait Zola, de Paris à Mantes, sur la plate-forme d’une locomotive, vêtu d’un bleu de chauffe, afin de se documenter pour son livre. Il souligne par là le dérisoire de la démarche de l’écrivain : l’approche qu’un romancier bourgeois tel que Zola, même de bonne foi, pouvait avoir des milieux ouvriers n’était-elle pas nécessairement partielle et faussée ?
Les trois derniers romans du cycle des Rougon-Macquart (l’Argent, la Débâcle, le Docteur Pascal) sont publiés de 1891 à 1893. Peu à peu, Zola s’est imposé. Les milliers de pages, les vingt volumes publiés entre 1871 et 1893, ses enquêtes sur le terrain, sa documentation énorme et son sens de la publicité contribuent à asseoir sa réputation. Le 21 janvier 1893, ses éditeurs, Charpentier et Fasquelle, organisent, pour célébrer la fin des Rougon-Macquart, un banquet littéraire qui rassemble deux cents écrivains et artistes. Cette vaste somme romanesque transpose sur le plan littéraire les grands changements structurels de la seconde moitié du XIXe siècle, liés à la naissance de l’âge industriel : l’émergence de la classe ouvrière, le développement urbain, l’essor d’un capitalisme conquérant (voir Révolution industrielle). Mais, davantage que sa valeur de témoignage (réelle) et sa validité scientifique (tout à fait discutable), c’est la justesse du ton et les dimensions titanesques de l’œuvre qui impressionnent d’abord le lecteur actuel. La principale qualité de cette œuvre, que l’auteur voulait scientifique et réaliste, reste paradoxalement la puissance évocatoire du style, la force et la cohérence de l’imaginaire qui la nourrit, conférant à cette fresque sociale un caractère mythique ainsi qu’une vraie dimension épique et visionnaire.
Dans la deuxième partie de son œuvre, moins connue et composée de deux cycles romanesques distincts : les Trois Villes (Lourdes, 1894 ; Rome, 1896 ; Paris, 1898) et les Quatre Évangiles (Fécondité, 1899 ; Travail, 1901 ; Vérité, 1903 ; et Justice, resté inachevé), Zola se fait prophète et prêcheur. Ces ouvrages sont généralement délaissés par les critiques qui insistent plutôt sur l’engagement du romancier lors de l’affaire Dreyfus. Cet épisode vient parfaire en quelque sorte la figure que Zola laisse à la postérité, l’audace littéraire étant complétée par le courage politique. Convaincu de l’innocence de Dreyfus, l’écrivain prend position avec véhémence contre ses détracteurs, non sans se mettre lui-même dans une position très délicate vis-à-vis des autorités et de l’opinion. Dans un premier article paru le 5 décembre 1897 dans le Figaro et intitulé « Procès-verbal », il condamne l’antisémitisme, puis, dans un deuxième temps, publie dans l’Aurore sa célèbre lettre ouverte adressée au président de la République Félix Faure, « J’accuse ». Condamné pour diffamation à un an de prison et à 3 000 F d’amende, Zola n’a d’autre choix que de s’exiler onze mois en Angleterre. Il n’est gracié et réhabilité dans sa qualité de citoyen que lorsque l’innocence de Dreyfus est enfin démontrée. Mort asphyxié dans son appartement dans des circonstances mal élucidées, Zola est inhumé à Montmartre ; une foule immense assiste alors à la mise en terre.
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