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République, Ire

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Chinard, la RépubliqueChinard, la République
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6.1

La Constitution de l’an III

La nature de la Constitution de l’an III souligne ce tournant capital. Dès le 23 juin 1795, l’esprit qui y préside est préfiguré par les propos de Boissy d’Anglas à la tribune de la Convention. Pour lui, la République doit être dirigée par « les meilleurs ». Or, ceux-ci se recrutent parmi les possédants, car la propriété, juge-t-il, donne l’aisance et une éducation permettant de défendre les lois avec « sagacité et justesse ». Et il conclut ainsi sa réflexion : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ».

Cette affirmation de la prééminence des nantis dans la hiérarchie du pouvoir et l’a priori corollaire de leurs vertueuses prédispositions à gouverner sont transposés dans quatre éléments constitutionnels capitaux. En premier lieu, il s’agit du ton très évangélique du préambule constitutionnel (Déclaration des Droits et Devoirs du Citoyen). Il illustre le regain catholique sous le Directoire et des factions conservatrices. Il s’agit en deuxième lieu de la réforme du mode de scrutin : la substitution du suffrage censitaire au suffrage universel ramène le collège électoral à environ 20 000 personnes, ce qui met fin à la démocratie directe. De plus, l’accentuation de la centralisation limite les pouvoirs locaux, de la base révolutionnaire, renforçant d’autant le pouvoir des élites dirigeantes. Enfin, la fameuse loi sur les « deux tiers » fait que les deux assemblées — Conseil des Anciens, Conseil des Cinq-Cents — sont dominées par des Thermidoriens réélus.

En somme, la hiérarchie est cadenassée. Si concurrence des pouvoirs il y a, elle a cours entre les Conseils et les cinq directeurs désignés par les Anciens pour siéger au Directoire exécutif, et non plus entre l’État et le peuple. Dans ce système, les masses, contrôlées et non sollicitées lors du vote, ne jouissent plus que d’une voie pour se faire entendre : l’illégalité, le coup de force. Dès lors, la position arbitrale de l’armée entre l’exécutif et le législatif, entre l’État et le peuple, déjà profilée sous les Thermidoriens, se trouve implicitement renforcée.

6.2

Ni populisme, ni monarchie

Mais le Directoire ne se préserve pas seulement du pouvoir du peuple et du retour éventuel de factions néo-jacobines. Il élabore un système dans lequel l’État ne peut a priori céder ni à la pression royaliste ni à une éventuelle tentation populiste.

S’agissant du danger royaliste, les militaires ont par avance sauvé le Directoire en réprimant l’insurrection parisienne d’octobre 1795, en pleine période de transition avec la Convention thermidorienne. En revanche, le verdict des législatives, le 21 octobre, est difficile à contrecarrer. Plus de 170 royalistes sont élus, beaucoup plus que les anciens Montagnards, réduits à une soixantaine. Outre leur influence majeure sur la conjoncture — efforts militaires déployés pour pacifier l’ouest du pays, Terreur Blanche dans le Midi —, ils sont en mesure de peser sur le pouvoir politique ; ce que le Directoire refuse.

Le 31 octobre 1795, cinq jours après leur première séance à Paris, les Anciens désignent cinq directeurs. Or ce sont tous d’anciens régicides, tels Lazare Carnot et Paul Barras. Ce choix délibéré amène encore à évoquer la très stratégique loi des « deux tiers ». En effet, le maintien d’une majorité thermidorienne ajouté à un État dirigé par des républicains régicides empêche toute restauration monarchique, toute alliance avec les royalistes, qu’elle que soit leur puissance.

S’agissant de l’opposition démocratique et de l’influence qu’elle pourrait avoir en favorisant une dérive populiste du pouvoir lui-même, le Directoire prévoit des pare-feu. Le scrutin censitaire ajouté au bannissement des droits à la subsistance et à l’assistance inscrits dans la Constitution empêchent a priori les directeurs, désignés par une Assemblée modérée, de céder à la tentation d’une telle dérive. Ni monarchie ni populisme, telle aurait donc pu être la devise d’un Directoire, bourgeois, modéré, mais réellement républicain. Nonobstant, ces garde-fous ne le protègent qu’en théorie ; et il montre très tôt son incapacité à endiguer les oppositions.

6.3

L’éradication du babouvisme, la peur de la révolution sociale

S’agissant de l’opposition démocratique, le Directoire s’affronte d’emblée au mouvement né autour du club du Panthéon. Fondé fin 1795 sous la houlette du théoricien Gracchus Babeuf et de ses émules, cette chapelle promeut un égalitarisme forcené, présenté dans le Manifeste des Égaux. Dans leur organe, le Tribun du Peuple, les babouvistes s’opposent violemment à la République bourgeoise. Bien qu’interdit et fermé le 7 février 1796, le club prépare un complot contre l’État. Informé, le Directoire sévit. Babeuf et les « insurrecteurs » sont arrêtés le 10 mai 1796. Babeuf est exécuté le 27 mai 1797, avec nombre d’autres babouvistes et néo-jacobins.

Cette affaire permet à Carnot de renforcer son prestige auprès de la bourgeoisie tout en inscrivant une nouvelle peur chez les élites dirigeantes : celle du complot, et plus encore celle de la révolution sociale. Cette évolution de l’argumentaire du Directoire illustre nettement la rupture avec la logique qui prévalait en août 1792, lors de la fondation de la Ire République sur la base d’une révolution sociale. Elle renvoie à la métamorphose de la légitimité du pouvoir révolutionnaire, entamée sous les Thermidoriens.

6.4

La crise financière et sociale

La résurgence du jacobinisme et de l’opposition de gauche hors des assemblées, tout comme cette phobie de la révolution sociale, ne sauraient au reste être comprises sans évoquer la profonde crise qui affecte le pays.

C’est d’abord une crise monétaire. Elle aboutit à la fin des assignats (19 février 1796), puis au retour au numéraire (7 février 1797). L’État doit vivre d’expédients, ce qui favorise une corruption fonctionnariale très critiquée. La crise accable plus encore le petit peuple. Il souffre de la dévaluation de la monnaie, de la hausse des prix, du chômage, de l’étiolement des aides publiques. Après le rude hiver 1795-1796, les excellentes récoltes de 1796 entraînent un effondrement des cours des céréales et la ruine de nombreux paysans. Cette situation entretient une constante agitation et colère exacerbée par l’étalage sans vergogne de la spéculation et de l’opulence de la bourgeoisie d’affaire.

6.5

Le coup d’État du 18 Fructidor et ses conséquences

Comme depuis 1792, la tension sociale met donc la Ire République en péril. Pour prévenir les désordres, le Directoire, influencé par Carnot, transige et accepte le soutien des royalistes pour combattre les babouvistes. Les monarchistes ne s’en portent que mieux. À l’issue des élections de l’an V (mars 1797), ils dominent les deux Conseils. Le Directoire comprend deux hommes prêts à pactiser avec eux : Carnot et Barthélemy. Mais, le 27 août, La Révellière, autre directeur, prononce un discours sans équivoque : « le Directoire ne pactisera pas avec les ennemis de la République ». Le 17 fructidor (3 septembre 1797), les royalistes demandent pourtant la mise en accusation de tous les directeurs. En réponse, les trois directeurs, républicains irréductibles — La Révellière, Barras et Reubell — limogent Carnot et Barthélemy avant de faire appel aux militaires. Les généraux Augereau, Bonaparte et Hoche, préparent le coup d’État anti-royaliste du 18 fructidor an V.

Le 4 septembre 1797, ils assiègent le Conseil des Cinq-Cents qui invalide 149 députés nouvellement élus. Puis, au prétexte d’un complot dans lequel est impliqué le général Pichegru (et le prince de Condé), le Directoire promulgue des mesures d’exceptions : déportation en Guyane d’une cinquantaine de députés royalistes, retour aux décrets contre les émigrés, contre les prêtres réfractaires, suspension des journaux monarchistes, épuration de la magistrature, etc.

Le recours à la force des généraux institue une connivence armée-Directoire mettant définitivement en lumière le rôle prophylactique et arbitral des militaires depuis l’émeute royaliste d’octobre 1795. Le 18 Fructidor sauve assurément la République ; mais en contrepartie, l’armée prend plus que jamais conscience de sa puissance. Une puissance fondée sur trois éléments : son rôle d’indispensable soutien au régime ; ses victoires ; sa légitimité puisqu’elle incarne désormais la « Grande Nation » protectrice du patrimoine républicain et révolutionnaire.

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