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Révolution française de février 1848

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Champin, Vue de la place de la Bastille et de la barricade du faubourg Saint-AntoineChampin, Vue de la place de la Bastille et de la barricade du faubourg Saint-Antoine
Plan de l'article
3.2

Le gouvernement provisoire

Quelques rares tempéraments modérateurs, dont Odilon Barrot, tentent alors de soutenir la candidature de la duchesse d’Orléans à la régence. Mais les insurgés ont déjà partie gagnée ; après la démission de la Chambre, Alphonse de Lamartine pousse les révolutionnaires à s’emparer du Palais-Bourbon. Une fois sur place, ces derniers pactisent avec la poignée de députés n’ayant pas fui, autrement dit les républicains. Ces députés forment alors un gouvernement républicain provisoire. Parallèlement, à l’Hôtel de Ville, un second gouvernement (plus avancé) est formé. Le 24 février au soir, les deux délégations ouvrent de laborieuses tractations qui aboutissent à la désignation d’un unique gouvernement provisoire de onze membres.

Le 25 février, tandis que des émeutiers saccagent les châteaux de Neuilly et de Suresnes, le gouvernement commence son travail réformateur à l’Hôtel de Ville.

Ce gouvernement de compromis tire sa légitimité de son éclectisme ; il comprend deux groupes que l’on peut distinguer en se référant à la coloration politique des deux principaux journaux d’opposition. Du côté du National, dirigé par Armand Marrast (membre du gouvernement), les ex-députés républicains libéraux : Dupont de l’Eure, François Arago, Lamartine, Adolphe Crémieux, Ledru-Rollin, Marie et Louis Antoine Garnier-Pagès. Du côté de la Réforme et de Ferdinand Flocon, son rédacteur en chef (également au gouvernement), deux démocrates socialistes : le théoricien socialiste Louis Blanc et l’« ouvrier » Albert, chef de file d’une société secrète.

La légitimité du gouvernement tient donc à sa collégialité effective et au fait que les profils de ses membres — du savant Arago à l’ouvrier Albert en passant par le poète Lamartine — renvoient l’image d’une représentativité hétérogène. Du reste, le gouvernement constitue parallèlement un ministère dans lequel, par méfiance envers leurs positions avancées, Blanc et Albert ne possèdent pas de ministère, alors que des hommes extérieurs au gouvernement, tels Schlœcher, Sadi Carnot, Bedeau ou Bethmont, en ont un. L’unanimité n’est donc qu’apparente.

D’emblée, le courant le plus conservateur (issu de l’Assemblée) prend le dessus, comme le souligne le rejet par Lamartine du drapeau rouge — qui pourrait inquiéter les dirigeants étrangers sensibles au souvenir de 1793.

Les premières décisions du gouvernement provisoire soulignent cependant son désir d’ouvrir une période de réformes sociales et politiques qui, pour ne pas être révolutionnaires, n’en symbolisent pas moins la légitimation de droits fondamentaux revendiqués de longue date. Le 25 février, il proclame le droit au travail (préfiguration des Ateliers nationaux de la Seine, fondés le 6 mars) ; le lendemain est prononcée l’abolition de la peine de mort en matière politique ; le 2 mars, la journée de travail est limitée à 10 heures, et le principe du suffrage universel est acquis et devient dès lors la base intangible de toute constitution ; le 4, la liberté totale de la presse s’assortit de celle de réunion ; l’esclavage est aboli selon un décret du 27 avril, etc.

4

L'héritage de février 1848

4.1

L’ancrage de l’idéal républicain

L’insurrection de 1848, à peine plus longue que celle des Trois Glorieuses (voir Révolution de juillet 1830), n’en est pas moins intense et lourde de conséquences sur la vie et sur l’histoire politique françaises. Même si la République socialiste échoue dès mars 1848 et si le retour à l’ordre après les journées insurrectionnelles de juin 1848 amorce le processus menant d’une République bourgeoise et conservatrice au second Empire napoléonien, l’esprit républicain est renforcé par le souvenir actif des journées de février.

Pour prendre la mesure de l’importance de février 1848, moment « d’illusion lyrique » selon une expression d’époque, un retour en arrière s’impose.

Dès le 28 janvier 1848, depuis la tribune du Palais-Bourbon, Alexis de Tocqueville a prophétisé l’inéluctabilité d’une révolution. Dans ses Souvenirs (posthumes), il explique avec clairvoyance que la révolution résulte d’une crise politique déterminée par l’usure progressive du régime, incapable de gérer la contradiction de laquelle il est né : entre les aspirations à l’Ordre libéral de Guizot ou de Thiers et les aspirations à la démocratie universelle défendue par les révolutionnaires de juillet 1830. À cette usure s’ajoute le manque de lucidité des dirigeants du régime. En particulier, ils ne discernent pas l’incidence de la misère populaire (symbolisée au début des années 1840 par la reconstitution de bandes de mendiants) dans le retour en force des mots d’ordre égalitaristes et révolutionnaires utilisés par les sociétés ouvrières. Ils ne comprennent pas que les émeutes qui émaillent les années 1830-1840 sont les signes avant-coureurs d’une grave crise à venir. Dès lors, la rupture est totale entre le peuple et Louis-Philippe.

Cette fracture profonde est entretenue par l’existence d’une opposition, certes muselée, mais qui résiste depuis 1830. Ainsi le National, auréolé de son rôle clef dans le déclenchement des Trois Glorieuses, est un des principaux supports d’une critique d’inspiration républicaine et / ou libérale.

Parallèlement, et toujours afin d’expliquer la profondeur de la crise de 1848, il faut encore insister sur la progression des idéaux socialistes et communautaires dans les années 1830-1840. Déjà, au lieu de les anéantir, la répression des classes « dangereuses » (honnies par les notables) exacerbe durablement les idéaux républicain, socialiste et révolutionnaire. Ces idéaux sont nourris par la pensée et par l’action plus ou moins contemporaines d’hommes tels que Louis Blanc, Charles Fourier, Joseph Proudhon, Étienne Cabet et surtout le comte de Saint-Simon. Dans la même optique, on ne peut négliger le rôle des sociétés secrètes. Les ouvriers les plus cultivés y apprennent à penser la politique en puisant leur inspiration dans les revues démocratiques (le Populaire d’Étienne Cabet, la Démocratie pacifique de Victor Considérant ou l’Atelier de Philippe Buchez). Il convient également de retenir la constitution de liens entre la bourgeoisie et les ouvriers d’opposition dont le scientifique Raspail, en affirmant sa volonté de mettre « chapeau bas devant la casquette », en est l’archétype. L’opinion et l’espoir révolutionnaires y trouvent de bonnes raisons d’être, que le courant romantique renforce à son tour. En effet, les œuvres historiques et littéraires de Victor Hugo, d’Alfred de Musset, de Lamartine ou de Jules Michelet associent le refus des tyrannies et la dénonciation des élites, à l’idéal de libération sociale.

Fondée sur un profond mécontentement social, sur une crise structurelle et politique, sur un courant de fond utopique innervé par la mémoire de 1789, la Révolution de février 1848 joue un rôle central dans l’imprégnation de l’idéologie républicaine en France, idéologie transgressant les couches sociales et léguant un acquis hautement symbolique : le suffrage universel.

4.2

Le legs de l’esprit « quarante-huitard »

Ainsi, février 1848 ne se résume pas, selon le mot de Karl Marx, à une répétition comique des événements de la grande Révolution. À travers les peurs et les espoirs qu’elle fait naître, elle imprègne durablement les réflexes et la culture politiques des classes dominantes et dominées. Ce n’est pas un hasard si, dès le début du second Empire, Napoléon III s’applique à colmater les brèches dans lesquelles le mécontentement populaire pourrait s’engouffrer.

La Révolution de février 1848 devient un référent consensuel pour la famille républicaine, une mémoire active qui rejaillit sporadiquement dans l’histoire de la conquête républicaine et dans celle des gauches françaises.

Par ailleurs, s’il faut mettre un terme à l’idée que la révolution parisienne est l’événement déclencheur du « Printemps des peuples » (voir Révolutions de 1848), il convient de souligner l’influence symbolique de cette prise du pouvoir par le peuple sur les autres révolutions européennes de 1848. La France reste la mère des droits de l’homme ; elle a soutenu les nationalismes grec, belge et polonais dans les années 1830 ; elle soutient encore les nationalistes allemands et italiens. Elle apparaît comme la patrie de l’universalité, plaidoyer vivant en faveur de la défense des opprimés. À ce titre, la Révolution de février 1848 fait bien office d’exemple français et d’aiguillon, et ce n’est la moindre de ses influences.

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