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Plan de l'article
Présentation ; Naissance d’un mouvement ; L’âge d’or et les classiques ; Parcours marginaux ; La fin d’un genre ?
progressif, rock, forme de rock d’origine britannique, apparue en 1967, s’inspirant de la musique classique et symphonique et cherchant à restituer le panache, la complexité et la virtuosité qui lui sont souvent associés. Nécessairement restrictive, cette définition rend plus compte des origines d’un genre, effectivement né de la fusion du classique et du rock, que de ses développements ultérieurs, plus diversifiés mais aussi plus caractéristiques. Du rock néo-classique psychédélique des Moody Blues aux « suites folk » de Jethro Tull et au jazz-rock violent de King Crimson, le rock progressif réunit en définitive toutes les tentatives de dépassement du rock qui, le dépouillant de ses origines blues et country et de son identité rythmique binaire, aspirent à lui offrir une nouvelle crédibilité.
En 1967, porté par l’essor du psychédélisme (voir mouvement hippie), le rock se découvre des ambitions musicales renouvelées. Des groupes californiens comme The Grateful Dead, Jefferson Airplane ou Quicksilver Messenger Service partent à la conquête de territoires musicaux inexplorés, à la faveur de longues improvisations hallucinées souvent favorisées par les drogues. Ces hardiesses formelles, encore corsetées dans le blues et ses gammes, sont précédées en Angleterre d’expérimentations plus maîtrisées — et, au final, plus audacieuses —, qui empruntent à la musique classique ses sonorités, grâce à un travail de production méticuleux et extrêmement créatif dont témoignent par exemple Pet Sounds (1966) des Beach Boys, Revolver (1966) et Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967) des Beatles. Prévisible, la tentation d’une fusion plus radicale entre rock et musique classique se fait jour à la même époque. Plus que la relecture kitsch de Wolfgang Amadeus Mozart par le groupe allemand German Bonds (« Sonata Facile » en 1966), ce sont les compositions du groupe The Nice qui font véritablement date : en citant des passages de la symphonie « Pathétique » de Piotr Tchaïkovski, du Troisième Concerto Brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach ou de l’intermezzo de la Suite Karelia de Jean Sibelius, le groupe britannique, emmené par Keith Emerson (un claviériste prodige à la formation classique), signe des albums audacieux qui brouillent la frontière entre « pop » et « grande musique » : The Thoughts of Emerlist Davjack (1967) et Ars Longa Vita Brevis (1968). Dans une même veine, le groupe Procol Harum se hisse en haut des hit-parades en mai 1967 avec « A Whiter Shade of Pale », l’adaptation d’une aria de la Suite pour orchestre n°3 de Jean-Sébastien Bach, tandis que le groupe Love Sculpture revisite la Danse du Sabre d’Aram Ilitch Khatchatourian dans Forms and Feelings (1969). Ces audaces ponctuelles, encore balbutiantes, trouvent un premier aboutissement avec l’album Days of Future Passed (1967) des Moody Blues, enregistré intégralement avec le London Festival Orchestra, un ensemble constitué pour l’occasion. Encore pesamment redevable au psychédélisme, l’album a pu être considéré un temps comme le premier disque de rock progressif : s’il représente une avancée certaine sur les incursions classiques et baroques des Beatles, des Nice ou des Beach Boys, le format très « pop » des compositions en font plutôt le premier disque d’une fusion « classique-rock » intégrale à laquelle le rock « progressif » ne saurait se réduire.
C’est le premier album d’un groupe britannique inclassable, King Crimson, qui marque la naissance du mouvement progressif, dont il balise et préfigure l’essentiel des évolutions ultérieures : mélange de psychédélisme, de jazz-rock, de free jazz et de musique symphonique, In the Court of the Crimson King (1969) propose pour la première fois des compositions complexes, largement affranchies des codes du blues, que les musiciens du groupe interprètent eux-mêmes, sans recours à un orchestre extérieur. De ce fait, il est aussi le premier album à imposer une technicité alors inédite dans le rock, mise au service de longs morceaux difficiles à commercialiser sous forme de 45 tours. Avec cette entrée fracassante sur la scène rock, King Crimson donne le coup d’envoi d’une décennie placée sous le double signe de l’expérimentation et de la surenchère. Le rock progressif devient l’un des courants musicaux les plus populaires des années 1970, à l’égal du hard rock et du reggae. Les groupes précurseurs (Pink Floyd, The Moody Blues, Procol Harum, King Crimson) infléchissent davantage encore leur sensibilité expérimentale, mais subissent bientôt la concurrence de nouveaux groupes qui, après des débuts souvent timides, produisent les premiers classiques du genre : le trio Emerson, Lake & Palmer truffe ses titres de citations de Maurice Ravel, Claude Debussy, Leoš Janácek, Béla Bartók ou Modest Petrovitch Moussorgski sans toujours éviter les envolées boursouflées (Pictures at an Exhibition, enregistré en public en 1972) ; conduit par la voix éthérée de son chanteur Jon Anderson, Yes cisèle de longues compositions mystiques dont la sensibilité « pop » contrebalance l’hermétisme (Close To the Edge, 1972) ; Jethro Tull, et son célèbre chanteur-flûtiste Ian Anderson, se reporte, une fois ses influences blues délaissées, sur une musique folk fouillée et originale (Aqualung, 1971) ; Genesis construit ses compositions dramaturgiques comme une suite de saynètes qui culminent avec le double « album concept » The Lamb Lies Down on Broadway (1974) ; plus intellectuel encore, King Crimson fonctionne comme un laboratoire au sein duquel sont conduites les recherches ésotériques de son guitariste Robert Fripp (Larks’ Tongues in Aspic, 1973). Au fil de discographies monumentales qui cèdent parfois aux digressions complaisantes, ces cinq porte-drapeaux du rock progressif défrichent le rock à l’envi mais, avant toute chose, rivalisent de virtuosité : fétichisée par un public satisfait des seuls signes de la complexité, celle-ci prend de plus en plus le pas sur la qualité intrinsèque des compositions ; elle révèle aussi, dans ses meilleurs moments, des musiciens à la technique étourdissante. Aux instruments traditionnels (guitare, basse, batterie), débridés dans le même temps par le hard rock, s’ajoutent de nouveaux instruments électroniques comme le synthétiseur, le Moog (synthétiseur analogique) et le Mellotron (synthétiseur permettant de lire des sons enregistrés sur des bandes magnétiques, « ancêtre » de l’échantillonneur), emblématiques du genre progressif. À son apogée, le rock progressif multiplie les tours de force dans des compositions étirées, à la construction souvent calquée sur les « suites » de la musique classique. Les 17 minutes du « In Held Twas in I » de Procol Harum (sur Shine on Brightly, 1968) sont rapidement dépassées par les 24 minutes de « Atom Heart Mother » (Atom Heart Mother, 1970) de Pink Floyd, les 23 minutes de « A Plague of Lighthouse Keepers » (Pawn Hearts, 1971) de Van Der Graaf Generator, les 21 minutes de « Tarkus » (Tarkus, 1971) d’Emerson, Lake & Palmer, les 23 minutes de « Supper’s Ready » (Foxtrot, 1972) de Genesis, les 20 minutes de « The Revealing Science Of God — Dance of the Dawn » (Tales From Topographic Oceans, 1974) de Yes ou les 25 minutes de « Song of Scheherazade » (Scheherazade & Other Stories, 1975) de Renaissance. D’autres, comme Jethro Tull, contournent même les contraintes techniques de l’époque — il est alors difficile d’excéder 25 minutes de musique gravée sur une seule face de disque vinyle — en poursuivant un même morceau sur deux faces pour créer l’illusion d’un unique titre de plus de 40 minutes (Thick As A Brick, 1972).
Trop hétérogène pour générer des dissidences, le rock progressif s’éclate, dès ses origines, en de multiples avatars et courants annexes qui, tous, confirment la perméabilité originelle du genre aux influences musicales les plus improbables (musique classique, contemporaine, médiévale, jazz, etc.) et sa grande évolutivité. Originellement restreint au Royaume-Uni, le rock progressif se développe ainsi également en Allemagne avec des groupes comme Faust (Faust So Far, 1972), Can (Tago Mago, 1971), Aamon Düül (Tanz der Lemminge, 1971) et Neu! (Neu!, 1972), sous une forme toutefois plus clinique et électronique dont les inspirations bruitistes annoncent le rock industriel. En France, Magma, groupe expérimental du batteur Christian Vander, compose des albums exigeants, placés sous l’influence de John Coltrane et interprétés dans une langue inconnue (Mekanïk Destruktïw Kommandöh, 1973). Plus redevable aux grands groupes progressifs anglais, Ange s’impose comme un Genesis français inspiré (Au-delà du délire, 1974). En Angleterre même, le « groupe de Canterbury », dont Soft Machine, Gong, Caravan, Matching Mole et Hatfield & the North sont les formations les plus emblématiques, développe à partir de 1968 des œuvres avant-gardistes qui, si elles empruntent au rock progressif certaines de ses caractéristiques les plus évidentes (notamment une maîtrise instrumentale imposante), s’en distinguent par un esprit dada et pataphysique très distinct. Issu de ce groupe, Mike Oldfield connaît bientôt, en solo, une consécration internationale sans précédent, avec sa suite instrumentale Tubular Bells (1973). L’Américain Frank Zappa, qui partage avec le groupe de Canterbury un même goût pour la dérision et le jazz-rock, distille pour sa part une œuvre prolifique, conduite sous l’influence d’Igor Stravinsky, Alban Berg et Edgar Varese, qui elle aussi se rattache, par touches, au genre progressif, l’humour potache du compositeur lui interdisant toutefois toute catégorisation stable (Hot Rats, 1969). Enclins à la surenchère et s’abîmant eux aussi dans une forme de facilité, les groupes de hard rock ne restent pas longtemps insensibles aux perspectives ouvertes par le rock progressif. Deep Purple, dont l’organiste (Jon Lord) et le guitariste (Ritchie Blackmore) ont une forte sensibilité classique, enregistre ainsi en public, dès 1969, un Concerto For Group and Orchestra avec le Royal Philharmonic Orchestra. Son grand rival Uriah Heep compose deux ans plus tard une suite épique d’excellente facture, « Salisbury » (Salisbury, 1971). Originaire du Canada, le trio Rush connaît ses premiers succès en 1974 en conciliant heavy metal et rock progressif (2112). Contre toute attente, la musique pop elle-même trouve à gagner dans cet affranchissement des structures blues. Pionnier du genre, Roxy Music réussit à produire une « pop progressive » dans laquelle se conjuguent avant-garde et tradition, sur l’impulsion initiale de Brian Eno (For Your Pleasure, 1973). D’autres comme Supertramp (Crime of the Century, 1974) et Electric Light Orchestra (Eldorado, 1974) ciblent clairement les radios mais, en maintenant une certaine subtilité au cœur de leurs compositions, satisfont un public plus exigeant.
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