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L’écrivain Charles Juliet a donné, en accompagnement d’un catalogue de lithographies, un beau texte sur son ami Bram van Velde, artiste singulier aux prises avec le découragement, le silence et le vide, dans la peinture duquel, à cause de son dénuement, de sa forme délibérément pauvre et répétitive, on peut voir un équivalent plastique de la prose de Samuel Beckett, qui fut également l’un de ses proches amis.
L’attente
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Au cours de quelque quinze ans d’amitié, j’ai souvent eu l’occasion de me trouver auprès de Bram van Velde. Mais, sauf à deux reprises, je ne l’ai jamais vu en une période de travail. Le plus clair de son temps, il le passait à ne rien faire. Assis dans l’angle d’une pièce ou à l’ombre d’un arbre, il restait des heures et des heures inoccupé, le regard perdu dans le vide. « Le plus difficile, c’est lorsqu’on ne peut rien faire, qu’il ne reste plus qu’à attendre. » Ces longues heures il les passait donc à attendre. À attendre que s’empare de lui le besoin de peindre. Il savait que la moindre occupation n’aurait pu que repousser l’apparition de ce besoin et il n’ignorait pas non plus que la volonté ne pouvait le susciter. Il s’abandonnait donc au vide du temps, à ces interminables journées qui n’apportaient rien. À quoi alors sa pensée pouvait-elle être occupée ? Je suppose qu’il ne cessait de se parcourir, de s’observer, de méditer, d’accompagner en lui le mouvement d’une idée, de réinterroger pour la millionième fois l’une de ces énigmes auxquelles nous sommes en permanence affrontés : qui suis-je ? pourquoi suis-je celui que je suis et non tel ou tel autre ? quelle est la signification de mon existence ? pourquoi le temps ? pourquoi la mort ?
Tout autant qu’un peintre, Bram van Velde était un contemplatif. « Je cherche à voir, alors que tout, dans ce monde, m’empêche de voir. » Voir. Comprendre. S’approcher au plus près de cette source de vie qui est en chacun et qui recèle une telle charge d’inconnu. C’est cet inconnu qu’il lui fallait appréhender, puis tenter de donner à voir sur la toile. « C’est chaque fois une tentative pour aller. Aller voir. Aller à la vision. » Mais pour aller à la vision, il importe d’être libre de tout savoir et de tout vouloir, de se trouver en un état de totale transparence. « La plupart vivent sous le signe du vouloir. L’artiste est celui qui est sans vouloir. » Mais il n’est pas si facile d’être sans vouloir, de débusquer en soi ces brusques interventions d’une volonté se mettant au service du désir de commander à la vie. Celle-ci est si fragile, si vacillante, que toute approche en sa direction la fait se dérober et disparaître. Force est donc de renoncer à toute maîtrise et se confier à l’attente : « N’être rien. Simplement rien. C’est une expérience qui fait peur. Il faut tout lâcher. » Chez cet être hypersensible, vite effarouché, souvent dominé par la peur, résidait une grande force. En effet, il est ardu de demeurer jour après jour à ne rien faire et à attendre que surviennent ces instants de rare intensité où la vie sourd, afflue, submerge celui en qui elle surgit.
Face à la toile
Bram van Velde ne se mettait à peindre que lorsqu’un profond besoin l’y contraignait. Au cours de cette attente qui pouvait durer des semaines, des mois, une énergie s’était accumulée en lui, et c’est cette énergie qui le poussait à entreprendre une toile. « La peinture ne m’intéresse pas. Ce que je pense est en dehors de la peinture. » Ce qu’il peignait, c’était son attente, son affût, ce travail qu’il accomplissait sur lui-même en vue d’éliminer ce qui s’opposait au surgissement de la vie. Mais il avait aussi à traduire une réalité plus profonde. « La toile est liée à un drame fondamental. » Quel était ce drame ? Ce drame était celui que connaît tout être possédé par une ardente faim d’absolu. Il brûle de vivre ces moments qui le projetteront hors du temps, mais lorsqu’il se penche sur lui-même, il est renvoyé à ses limites, ses peurs, son opacité, à tout ce qui l’emprisonne. Au lieu d’accéder à la plénitude, la liberté, la lumière, il demeure en cet exil auquel il voudrait tant mettre fin. […]
L’œuvre lithographique
Contrairement à beaucoup de peintres qui sont habiles de leurs mains, aiment à tendre leurs toiles, sont à l’aise dans le concret, prennent éventuellement plaisir à bricoler, Bram van Velde était d’une grande réserve face aux choses et à la vie pratique. Tout entier tourné vers sa vie intérieure, il n’était nullement tenté d’expérimenter de nouvelles techniques, de varier ses moyens d’expression. Dessiner ne l’intéressait pas et il savait ne pouvoir bien s’exprimer que par le truchement de la peinture. Il n’avait d’ailleurs besoin pour peindre que de peu de chose : une feuille de papier blanc punaisée sur un panneau de bois, deux ou trois pinceaux, quelques tubes de couleur, une assiette et un verre d’eau.
Source : Bram van Velde, lithographies originales, texte de Charles Juliet, Paris, Maeght, 1993.
Figure dans
Van Velde, Bram
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