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Le plus célèbre des reporters photographes français, Henri Cartier-Bresson, expose ici, en termes clairs et profonds, sa conception du reportage photographique. On retrouve dans ces lignes l’élégance, la distinction et le respect de l’autre dont témoignent au plus haut degré ses photographies.
[…] Le reportage
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En quoi consiste un reportage photographique ? Parfois une photo unique dont la forme ait assez de rigueur et de richesse, et dont le contenu ait assez de résonance, peut se suffire à elle-même ; mais cela est rarement donné ; les éléments du sujet qui font jaillir l’étincelle sont souvent épars ; on n’a pas le droit de les rassembler de force, les mettre en scène serait une tricherie ; d’où l’utilité du reportage ; la page réunira ces éléments complémentaires répartis sur plusieurs photos.
Le reportage est une opération progressive de la tête, de l’œil et du cœur pour exprimer un problème, fixer un événement ou des impressions. Un événement est tellement riche qu’on tourne autour pendant qu’il se développe. On en cherche la solution. On la trouve parfois en quelques secondes, parfois elle demande des heures ou des jours ; il n’y a pas de solution standard ; pas de recettes, il faut être prêt comme au tennis. La réalité nous offre une telle abondance que l’on doit couper sur le vif, simplifier, mais coupe-t-on toujours ce qu’il faut ? Il est nécessaire d’arriver, tout en travaillant, à la conscience de ce que l’on fait. Quelquefois, on a le sentiment que l’on a pris la photo la plus forte, et, pourtant, on continue à photographier, ne pouvant prévoir avec certitude comment l’événement continuera de se développer. On évitera cependant de mitrailler, en photographiant vite et machinalement, de se surcharger ainsi d’esquisses inutiles qui encombrent la mémoire et nuiront à la netteté de l’ensemble.
La mémoire est très importante, mémoire de chaque photo prise en galopant à la même allure que l’événement ; on doit pendant le travail être sûr que l’on n’a pas laissé de trou, que l’on a tout exprimé, car après il sera trop tard, on ne pourra reprendre l’événement à rebours.
Pour nous, il y a deux sélections qui se font, donc deux regrets possibles ; l’un lorsqu’on est confronté dans le viseur avec la réalité, l’autre, une fois les images développées et fixées, lorsqu’on est obligé de se séparer de celles qui, bien que justes, seraient moins fortes. Quand il est trop tard, on sait exactement pourquoi on a été insuffisant. Souvent, pendant le travail, une hésitation, une rupture physique avec l’événement vous a donné le sentiment de n’avoir pas tenu compte de tel détail dans l’ensemble ; surtout, ce qui est très fréquent, l’œil s’est laissé aller à la nonchalance, le regard est devenu vague, cela a suffi.
C’est pour chacun de nous, en partant de notre œil que commence l’espace qui va s’élargissant jusqu’à l’infini, espace présent qui nous frappe avec plus ou moins d’intensité et qui va immédiatement s’enfermer dans nos souvenirs et s’y modifier. De tous les moyens d’expression, la photographie est le seul qui fixe un instant précis. Nous jouons avec des choses qui disparaissent, et, quand elles ont disparu, il est impossible de les faire revivre. On ne retouche pas son sujet ; on peut tout au plus choisir parmi les images recueillies pour la présentation du reportage. L’écrivain a le temps de réfléchir avant que le mot ne se forme, avant de le coucher sur le papier ; il peut lier plusieurs éléments ensemble. Il y a une période où le cerveau oublie, un tassement. Pour nous, ce qui disparaît, disparaît à jamais : de là notre angoisse et aussi l’originalité essentielle de notre métier. Nous ne pouvons refaire notre reportage une fois rentré à l’hôtel. Notre tâche consiste à observer la réalité avec l’aide de ce carnet de croquis qu’est notre appareil, à la fixer mais pas à la manipuler ni pendant la prise de vue, ni au laboratoire par de petites cuisines. Tous ces truquages se voient pour qui a l’œil.
Dans un reportage photographique on vient compter les coups, un peu comme un arbitre et fatalement on arrive comme un intrus. Il faut donc approcher le sujet à pas de loup, même s’il s’agit d’une nature morte. Faire patte de velours, mais avoir l’œil aigu. Pas de bousculades ; on ne fouette pas l’eau avant de pêcher. Pas de photos au magnésium, bien entendu, par respect ne serait-ce que pour la lumière, même absente. Sinon le photographe devient quelqu’un d’insupportablement agressif. Ce métier tient tellement aux relations que l’on établit avec les gens, un mot peut tout gâcher et toutes les alvéoles se referment. Ici encore, pas de système, sinon de se faire oublier ainsi que l’appareil qui est toujours trop voyant. Les réactions sont tellement différentes selon les pays et les milieux ; dans tout l’Orient, un photographe impatient ou simplement pressé se couvre de ridicule, ce qui est irrémédiable. Si jamais on a été gagné de vitesse, et que quelqu’un vous ait remarqué avec votre appareil, il n’y a plus qu’à oublier la photographie, et laisser gentiment les enfants s’agglutiner à vos jambes. […]
Source : « Henri Cartier-Bresson », les Cahiers de la Photographie, 1986, n°18.
Figure dans
Cartier-Bresson, Henri ; photographie (art)
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