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Abbé de L'Épée, la Véritable Manière d'instruire les sourds et muets (extrait)

« L’intérêt que la Religion et l’humanité m’inspirent pour une classe vraiment malheureuse d’hommes semblables à nous, mais réduits en quelque sorte à la condition des bêtes, tant qu’on ne travaille point à les retirer des ténèbres épaisses dans lesquelles ils sont ensevelis, m’impose une obligation indispensable de venir à leur secours, autant qu’il m’est possible. » C’est en ces termes que l’abbé de L’Épée, qui fonda à ses frais la première école pour sourds et muets en France, présente la démarche à l’origine de ses travaux sur l’instruction des sourds et des muets. Il va ainsi à l’encontre de l’opinion couramment admise à l’époque, selon laquelle les sourds-muets étaient incapables de recevoir quelque éducation que ce soit. L’œuvre considérable de cet homme d’une profonde humanité ne sera toutefois vraiment reconnue qu’après sa mort.

La Véritable Manière d’instruire les sourds et muets confirmée par une longue expérience de l’abbé de L’Épée

Première partie

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L’instruction des Sourds et Muets n’est point une œuvre aussi difficile qu’on le suppose ordinairement. Il ne s’agit que de faire entrer par leurs yeux dans leur esprit ce qui est entré dans le nôtre par les oreilles. Ces deux portes ouvertes en tout temps présentent l’une et l’autre un chemin qui conduit au même terme, lorsqu’on ne s’égare ni à droite ni à gauche de celui des deux dans lequel on s’est engagé.

Chapitre premier

Comment on doit s’y prendre pour commencer l’Instruction des Sourds et Muets

Dans quelque Langue que ce soit, ce n’est point la prononciation des mots qui fait entendre leur signification. En vain dans la nôtre nous eût-on répété cent et cent fois les noms de porte et de fenêtre, etc. etc. etc. nous n’y aurions attaché aucune idée, si on n’eut pas montré en même temps les objets qu’on vouloit désigner par ces noms. Le signe de la main ou des yeux a été le seul moyen par lequel nous avons appris à unir l’idée de ces objets avec les sons qui frappoient nos oreilles. Toutes les fois que ces mêmes sons se faisoient entendre, ces mêmes idées se présentoient à notre esprit, parce que nous nous souvenions des signes qu’on nous avoit faits en les prononçant.

C’est une route précisément semblable qu’il s’agit de tenir avec les Sourds et Muets. On a commencé dès le premier jour de leur instruction à leur apprendre un Alphabet manuel, tel que celui dont les écoliers se servent dans les Collèges pour converser avec leurs compagnons d’une extrémité de la classe à l’autre. Les Sourds et Muets ne confondent pas plus les différentes figures de chacune de ces lettres qui frappent fortement leurs yeux, que nous ne confondons les différens sons qui se font entendre à nos oreilles.

Nous écrivons donc, je dis nous, parce que nous sommes souvent aidés dans nos opérations avec les Sourds et Muets, par d’autres personnes ; nous écrivons en gros caractères avec du crayon blanc sur une table noire ces deux mots : la porte, et nous la montrons. À l’instant, ils appliquent cinq ou six fois leur alphabet manuel sur chacune des lettres qui composent le mot porte, (ils l’épelent avec leurs doigts) et en font entrer dans leur mémoire le nombre et l’arrangement : aussi-tôt ils l’effacent et l’écrivent eux-mêmes avec leur crayon, en caractères plus ou moins formés, (peu nous importe) ensuite ils l’écriront autant de fois que vous leur présenterez ce même objet.

Il en est de même de toute autre chose qu’on leur montre et dont on écrit le nom d’abord sur la table, en gros caractères, et ensuite en caractères ordinaires sur autant de différentes cartes qu’on leur met entre les mains, et que leurs compagnons s’amusent à leur faire deviner les unes après les autres, en se moquant d’eux lorsqu’ils s’y trompent. L’expérience nous apprend que tout Sourd et Muet qui a quelque activité dans l’esprit, apprend de cette manière en moins de trois jours plus de quatre-vingts mots.

Prenez alors chacune des cartes sur laquelle un de ces mots est écrit et présentez-la à ce nouveau disciple, il portera tour-à-tour son doigt sur chacune des parties de lui-même, dont la carte présentée contiendra le nom : mêlez et brouillez les cartes tant qu’il vous plaira, il ne se trompera sur aucune ; ou s’il vous plaît d’écrire vous-même quelques-uns de ces noms sur la table, il portera pareillement son doigt sur chacun des objets dont vous aurez écrit les noms, et par ce moyen vous prouvera clairement qu’il comprend la signification de chacun d’eux.

Ce sera ainsi qu’en très-peu de jours le Sourd et Muet entendra non-seulement la signification de tous les mots qui expriment les noms des différentes parties qui nous composent depuis la tête jusqu’aux pieds, mais encore de ceux qui représentent tous les objets qui nous environnent, et qu’on peut leur montrer à mesure qu’on en écrit les noms sur la table et sur les cartes qu’on lui met entre les mains.

Cependant on ne se borne point dès-lors à cette espèce d’instruction, toute amusante qu’elle soit pour les Sourds et Muets. Dès le premier ou les premiers jours, on leur fait écrire en leur conduisant la main, où l’on écrit pour eux le présent de l’indicatif du verbe porter, et on le leur explique par signes en cette manière.

Source : L’Épée (Charles Michel, abbé de), la Véritable Manière d'instruire les sourds et muets, Paris, Fayard, 1984.

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surdité ; L'Épée, Charles Michel, abbé de

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