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| Aragon, le Fou d'Elsa (extrait) |
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Compagne de toute une vie d’écriture, Elsa Triolet est encore au centre du dernier recueil de poésie d’Aragon. Mais dans cet hymne à la culture arabo-andalouse, mêlant prose cadencée et poésie libre, c’est un autre fou — prophète et hérétique — qui la chante comme une femme à venir, une déesse pure. En relayant sa parole et en la démultipliant aux confins du monde et des temps qui se mélangent dans le récit, Aragon reprend les chemins de son expérience poétique et médite sur le rôle du poète, voyeur universel et voyant illuminé.
D’Elsa qui est une mosquée à ma folie
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Toute figure murale et la crête solaire et le feston de la porte et ce réseau qui réduit l’espace
Et rend le monument raisonnable à la taille des respirations humaines
Toute floraison de la pierre et le narcisse en est jaloux
Comme la bouche est jalouse de la répétition des baisers Jalouse l’arcade parfaite au-dessus de l’œil de la femme
Toute mosaïque avec son étrange régularité des motifs comme si
J’avais bleui de mes lèvres une chair également où saignent ici et là les traces de ma cruauté
Toute constellation céramique où les yeux prennent un plaisir plus grand qu’à la contemplation de la nudité
Et les salles sont de fausses portes et d’arcatures comme la peau du lézard
Où les plafonds façonnés d’ombre écrivent là-haut dans une langue inconnue
Les secrets de fornication profondément cachés dans le cœur des dignitaires
Tout semble à l’instant lavé d’un meurtre avec la rapidité des esclaves
Et le jaune et le vert ont tant d’éclat que je baisse le regard
Ô beauté de marbre et de faïence où rien ne rappelle la luxure
J’ai tout loisir à la compliquer de fallacieuses géométries
Ses enlacements qui se font et se défont à plaisir je puis
Les regarder devant tous sans qu’on rougisse et personne
Après tout ne songe à me soupçonner dans ma force et n’y voit
Mon étreinte et ma sueur
Comme le cuir parfait de l’homme cache les mouvements de l’âme et du sang dans le monde intérieur
Ou l’écorce dans son dessin sait dissimuler l’arbre
Et même l’arbre ici secrètement imité
Je puis le décrire à voix haute arbre qui n’est plus un arbre avec l’ordonnance des feuillages
Qui ne fut jamais un oiseau ni la fleur parfumée
Je puis décrire ce cheminement de caresses vers le ciel
Comme des mains remontant la candeur des jambes
La gorge aux étoiles renversée
Les épaules de nuages tout ce qu’il
Est licite de montrer ici dans l’élan de l’architecture
Je puis te décrire ô mosquée ainsi qu’une robe jamais revêtue
Un voile abandonné
L’oubli de ce qui respire
Je puis te décrire à mon envie et nul ne peut entendre à mes paroles le péché
Mais comment seulement effleurer la couleur de ton front
Comment parler de ton souffle ou ton pas ma bien-aimée
Que dire qui ne soit aussitôt profanation qui ne soit blasphème ou massacre
Offense offense à la lumière
Comment un instant prétendre à tracer par les mots ta semblance
Ô dissemblante ô fugitive ô toujours changeante et transformée
Toi que rien n’a pu fixer dans mes yeux ni la passion ni les années
Toujours neuve et surprenante amour amour au portrait qui échappes
Au trait de la parole et du pinceau
Comme la forme incernable du rire incernable comme un sanglot
Rebelle au temps rebelle aux bras qui croyaient t’enserrer dans leurs limites musculaires
Et toute comparaison pèche de pauvreté s’il s’agit de dire ta fuite
Eau qui n’es point humide et ne laisses ni trace ni reflet
Souvenir sans la mémoire et blessure sans poignard
Or s’il n’est point permis de dire la beauté vivante
Où trouver l’accord des tons à quoi se reconnaisse le sommeil
Un miroir un miroir pour l’oubli
Pour la beauté troublante et pure de l’oubli
À celui qui craint de brûler il ne reste que parler d’une flamme abstraite
Il ne reste au peintre que céder le pas à l’écriture De droite à gauche au fronton des fenêtres
À la frondaison du pilastre
Où le calame forme sur la blancheur un caractère de jais
Comme une chevauchée au désert un profil bondissant d’armes brandies
Et chaque lettre est un pied sur le sable un départ de léopard
Ou soudain le déploiement d’une aile noire au-dessus de la poussière
Alors je m’aperçois que je t’ai donné la place réservée à Dieu
Car de tout temps ici régnaient la prière et sa gloire
Et je l’efface de ton nom fait ineffablement à la fois du sable et de l’aile
Comme un drapeau d’insurrection dans le soleil
Comme une danse de fiancés sacrilèges
Comme une pulsation d’éternité
Je t’ai donné la place réservée à Dieu que le poème
À tout jamais surmonte les litanies
Je t’ai placée en plein jour sur la pierre votive
Et désormais c’est de toi qu’est toute dévotion
Tout murmure de pèlerin tout agenouillement de la croyance
Tout cri de l’agonisant
Je t’ai donné la place du scandale qui n’a point de fin
Source : Aragon (Louis), le Fou d'Elsa, Paris, Gallimard, 1963.
Figure dans
Fou d'Elsa, le [Louis Aragon] ; Aragon, Louis
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