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Dans une série d’entretiens réalisés peu avant sa mort, Francis Bacon revient en détail, avec humour et élégance, sur sa vie et sa carrière. Cet artiste exigeant, héritier de la grande tradition de la peinture à l’huile et en même temps fondateur d’une vision radicalement nouvelle du corps et de l’espace, expose ici un aspect important de sa méthode : le dialogue entre projet pictural conscient et « accidents » picturaux.
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[…] quand on fait de la peinture à l’huile, il peut se produire des événements que l’on ne maîtrise pas, on peut faire une tache, tourner le pinceau d’une façon ou d’une autre, et cela va produire des effets chaque fois différents, cela va changer toute l’implication de l’image. Tandis que l’on travaille dans une certaine direction, on essaye d’aller plus loin dans cette direction, et c’est alors qu’on détruit l’image que l’on avait faite et que l’on ne retrouvera plus jamais. C’est alors aussi que surgit quelque chose qu’on n’attendait pas et qui arrive inopinément. On sait, on voit quelque chose que l’on va faire, mais la peinture est tellement fluide que l’on ne peut rien noter. Le plus étonnant, c’est que ce quelque chose qui est apparu comme malgré soi est parfois meilleur que ce que l’on était en train de faire. Mais ce n’est pas toujours le cas, malheureusement ! J'ai souvent détruit en les reprenant, en les poursuivant, des tableaux qui étaient au départ bien meilleurs que ce à quoi j’aboutissais.
MA — Vous voulez dire que vous ne savez pas, lorsque vous commencez, où vous vous dirigez et encore moins où vous aboutirez ?
FB — Non, ce n’est pas tout à fait ça, parce que lorsque je commence une nouvelle toile, j’ai une certaine idée de ce que je veux faire, mais pendant que je peins, tout d’un coup, en provenance en quelque sorte de la matière picturale elle-même, surgissent des formes et des directions que je ne prévoyais pas. C’est cela que j’appelle des accidents. […]
[…] La distinction aujourd’hui classique entre conscient et inconscient est très féconde, me semble-t-il. Elle ne recouvre pas tout à fait ce à quoi je pense par rapport à la peinture, mais elle a l’avantage de ne pas recourir à une explication métaphysique pour parler de ce qui échappe à la compréhension logique des choses. L’inconnu n’est pas renvoyé du côté de la mystique ou de quelque chose comme ça. Et c’est très important pour moi, parce que j’ai horreur de toute explication de cet ordre. C’est ce que je vous disais, ce que je nomme accident, cela n’a rien à voir avec l’intervention d’une inspiration, celle dont on a doté pendant si longtemps les artistes. Non, c’est quelque chose qui provient du travail lui-même et qui surgit à l’improviste. Peindre résulte en définitive de l’interaction de ces accidents et de la volonté de l’artiste, ou, si l’on veut, de l’interaction de quelque chose d’inconscient et de quelque chose de conscient.
Mais vous savez, les choses ont l’air assez claires quand on en parle, mais ce n’est pas du tout comme cela que ça se passe lorsqu’on est sur la toile. Là, on ne sait pas où l’on en est, vers où l’on va et surtout ce qui va se passer. On est dans le brouillard.
Source : Bacon (Francis), Entretiens avec Michel Archimbaud, Paris, Jean-Claude Lattès, 1992.
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Figure dans
Bacon, Francis (peintre)
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