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Entre 1952 et 1957, le critique et sémiologue Roland Barthes, figure de l’intelligentsia de gauche, publie ses « petites mythologies du mois » dans la revue de Maurice Nadeau, les Lettres Nouvelles. À l’approche des élections législatives de 1956, l’une d’entre elles évoque l’anti-intellectualisme de Pierre Poujade, qui ne cesse de haranguer ses partisans sur le thème de la France malade de la technocratie. Dans sa réponse au papetier de Saint-Ceré, Barthes décrypte les fondements du mythe de l’intellectuel tel que l’apostrophe Poujade.
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Qui sont les intellectuels, pour Poujade ? Essentiellement les « professeurs » (« sorbonnards, vaillants pédagogues, intellectuels de chef-lieu-de-canton ») et les techniciens (« technocrates, polytechniciens, polyvalents ou polyvoleurs »). Il se peut qu’à l’origine la sévérité de Poujade à l’égard des intellectuels soit fondée sur une simple rancœur fiscale : le « professeur » est un profiteur ; d’abord parce que c’est un salarié (« Mon pauvre Pierrot, tu ne connaissais pas ton bonheur quand tu étais salarié ») ; et puis parce qu’il ne déclare pas ses leçons particulières. Quant au technicien, c’est un sadique : sous la forme haïe du contrôleur, il torture le contribuable. Mais comme le poujadisme a cherché tout de suite à construire ses grands archétypes, l’intellectuel a bien vite été transporté de la catégorie fiscale dans celle des mythes.
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Comme tout être mythique, l’intellectuel participe d’un thème général, d’une substance : l’air, c’est-à-dire (bien que ce soit là une identité peu scientifique) le vide. Supérieur, l’intellectuel plane, il ne « colle » pas à la réalité (la réalité, c’est évidemment la terre, mythe ambigu qui signifie à la fois la race, la ruralité, la province, le bon sens, l’obscur innombrable, etc.). Un restaurateur, qui reçoit régulièrement des intellectuels, les appelle des « hélicoptères », image dépréciative qui retire au survol la puissance virile de l’avion : l’intellectuel se détache du réel, mais reste en l’air, sur place, à tourner en rond ; son ascension est pusillanime, également éloignée du grand ciel religieux et de la terre solide du sens commun. Ce qui lui manque, ce sont des « racines » au cœur de la nation. Les intellectuels ne sont ni des idéalistes, ni des réalistes, ce sont des êtres embrumés, « abrutis ». Leur altitude exacte est celle de la nuée, vieille rengaine aristophanesque (l’intellectuel, alors, c’était Socrate). Suspendus dans le vide supérieur, les intellectuels en sont tout emplis, ils sont « le tambour qui résonne avec du vent » : on voit ici apparaître le fondement inévitable de tout anti-intellectualisme : la suspicion du langage, la réduction de toute parole adverse à un bruit, conformément au procédé constant des polémiques petites bourgeoises, qui consiste à démasquer chez autrui une infirmité complémentaire à celle que l’on ne voit pas en soi, à charger l’adversaire des effets de ses propres fautes, à appeler obscurité son propre aveuglement et dérèglement verbal sa propre surdité.
Source : Barthes (Roland), Mythologies, Paris, Seuil, 1957.
Figure dans
poujadisme ; Poujade, Pierre
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