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Berenson, sur Titien

Avec l’éloquence et la sensibilité qui caractérisent son approche de l’histoire de l’art, Bernhard Berenson nous donne ici une merveilleuse description de l’art de Titien. Soulignant l’influence de Giorgione sur Titien, Berenson montre en même temps, chez ce dernier, l’essor d’une inspiration toute personnelle qui lui permet d’exprimer avec une intensité inégalée l’idéal puissant et lumineux de la Renaissance.

Les Peintres italiens de la Renaissance de Bernhard Berenson (extrait)

Titien, quoique d’un tempérament plus vigoureux, moins fin, ne fit rien, pendant près de trente ans après la mort de Giorgione, que de continuer fidèlement ce dernier. Dès le début, on peut sentir une certaine différence de qualité entre les deux maîtres, mais l’esprit qui anime chacun d’eux est le même. Les tableaux de Titien faits dix ans après la mort de son ami ne présentent pas seulement presque tous les mérites de Giorgione, mais ils y ajoutent quelque chose, comme s’ils étaient l’œuvre d’un Giorgione mûri, plus maître de lui-même, jouant mieux du clavier des formes de la nature. En même temps, loin que l’expression de la joie spontanée de vivre y apparaisse, diminuée, elle s’accroît d’une noblesse et d’une majesté nouvelles. Quel cortège de chefs-d’œuvre on pourrait appeler ici en témoignage ! Dans l’Assomption, par exemple, la Vierge s’élance vers le ciel non pas languissamment ravie entre les bras des anges, mais emportée par l’excès même de sa vie intérieure et par le sentiment qu’elle est la Reine de l’univers, que nulle force au monde n’est capable de faire obstacle à son irrésistible élan. Les anges ne sont là que pour chanter sa victoire, la victoire de la créature sur les conditions terrestres. Ces anges sont des cris de joie, des formes dont l’action sur les nerfs ne peut se comparer qu’aux fanfares frénétiques de l’orchestre au dernier acte de Parsifal. Voyez encore les Bacchanales de Madrid ou celle de la National Gallery, Bacchus et Ariane. Quel débordement et quelle exubérance ! Plus de signe de lutte, aucune trace d’effort, de combat entre l’être intime et son milieu, mais une vie si libre, si puissante, si éclatante qu’on en demeure comme enivré. Ces peintures sont de vrais triomphes dionysiaques, le triomphe de la vie sur les fantômes qui hantent les ténèbres et qui vivent dans la brume et la haine du soleil. Les portraits peints par Titien dans ses années de jeunesse ne respirent pas moins d’éloignement pour les soucis sordides et un moindre empire sur la vie. Pensez à l’Homme au gant du Louvre, au Concert et au Jeune gentilhomme anglais de Florence, à la Famille Pesaro dans le beau tableau d’autel de l’église des Frari : rappelez-vous tous ces portraits, et vous y reconnaîtrez de vrais enfants de la Renaissance, des créatures auxquelles la vie n’a enseigné ni la petitesse, ni la peur.

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Source : Berenson (Bernhard), les Peintres italiens de la Renaissance, trad. par Louis Gillet, Paris, Londres, Gallimard / Phaidon Press Ltd., 1953.

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Berenson, Bernhard ; Titien ; italien, art

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