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Capra, Hollywood Story (extrait)

Dans cet extrait de ses mémoires intitulés Hollywood Story, Frank Capra analyse le film de propagande nazie le Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl et raconte de quelle manière ce film lui a inspiré une riposte qui devait prendre la forme de la série des films Why We Fight réalisés entre 1941 et 1945 pour les services cinématographiques de l’armée et destinés aux troupes américaines.

Hollywood Story de Capra (extrait)

Peu après que le général Marshall m’eut donné l’ordre de faire les films Why We Fight pour nos troupes, je vis le film terrifiant de Leni Riefenstahl, Triumph des Willens. C’était un prélude menaçant à l’holocauste de haine qu’allait déclencher Hitler. Satan même n’aurait pu concevoir un super-spectacle plus terrifiant.

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Utilisant les facilités de l’empire cinématographique de l’U.F.A., passé sous contrôle nazi, la producrice-réalisatrice Leni Riefenstahl fit le super-film de propagande de notre temps. C’était tout à la fois une glorification de la guerre, une déification de Hitler et une canonisation de ses apôtres. Bien qu’utilisant toute la panoplie mystico-romantique des opéras wagnériens, le message qu’il transmettait au spectateur était aussi massif et aussi brutal qu’un tuyau en plomb : « Nous, la race des seigneurs, sommes les nouveaux dieux de ce monde ! »

Triumph des Willens ne tirait aucun coup de fusil, ne lâchait aucune bombe. Mais comme arme psychologique destinée à détruire la volonté de résistance, elle était tout aussi fatale.

Le prologue du film était un chef-d’œuvre de déification. Dans une aura de musique céleste, une caméra invisible et mystique filmait l’esprit de Hitler descendant sur terre, venant des nuages et des étoiles du Walhalla, et survolant, de plus en plus bas, la magnifique campagne allemande.

Tandis que le Messie de la haine passait, invisible, en rase-mottes au-dessus des toits, des multitudes de nazis hystériques saluaient la visitation par des ovations de HEIL ! — offrant l’encens de la folie en adoration de « sa venue ».

Le Gotterdämmerung éclata comme un défi aux dieux de la liberté ; le spectre surnaturel atterrissait sur la piste d’un aéroport s’immobilisait, puis — silence.

Une portière d’avion s’ouvrait comme par magie, encadrant un trou noir et mystérieux. C’est alors que Dieu l’Esprit prenait corps pour devenir dieu le Führer — en uniforme, resplendissant, couvert de croix gammées. Il faisait un pas en avant, claquait des talons, bénissait le peuple choisi en faisant le salut nazi — et Thor lâchait ses foudres. Une vague valkyrienne de SIEG HEIL ! déchira le silence et se répercuta comme un roulement de tonnerre. Le congrès nazi de Nuremberg était ouvert ! Cent mille soldats des troupes de choc, bottés, armés, couverts de svastikas, se tenaient au garde-à-vous tandis que la Haine gravissait seule les marches menant à son autel hérissé de micros.

La Voix de la Haine jaillissait de millions de postes de radio : « Nous sommes la race des seigneurs ! — SIEG HEIL ! » répondaient cent mille voix en guise d’amen. « Aujourd’hui l’Allemagne ! Demain, le monde ! — SIEG HEIL !… SIEG HEIL !… SIEG HEIL !… »

Ce film avait paralysé la volonté de l’Autriche, de la Tchécoslovaquie, de la Scandinavie et de la France. Ce film avait ouvert la voie au Blitzkrieg. Ce film avait presque paralysé ma propre volonté tandis que je retournais lentement vers mon vieux bureau pour m’asseoir, seul, sans que personne fasse attention à moi, dans une salle pleine d’officiers qui, aussi peu préparés que moi à la guerre, suaient sang et eau dans leur coin pour essayer de compenser leur propre incompétence dans leurs domaines respectifs.

Je restai isolé, à réfléchir. Comment pourrais-je monter une contre-attaque contre Triumph des Willens ? Comment préserver notre volonté de combattre la race des seigneurs ? J’étais seul ; je n’avais ni studios, ni matériel, ni personnel. Réquisitionner une maison de production de Hollywood semblait hors de question. Pouvais-je coucher sur le papier des idées de films et les donner au service des transmissions pour qu’il les produise ? Avait-il des esprits créateurs capables de faire échec à des chefs-d’œuvre de propagande tels que Triumph des Willens ? Non. Le domaine des services de transmissions, c’était les films d’instruction militaire : comment se servir d’une mitrailleuse, comment creuser des tranchées, comment nettoyer un fusil — des cours audiovisuels de technique pour expliquer le « comment » de la guerre, non le « pourquoi ». La « bataille psychologique » était trop récente, trop intellectuelle, trop farfelue pour des colonels vieux jeu qui considéraient encore les soldats comme des « matricules ».

Mais c’était bien beau de se demander comment et où j’allais produire des films qui seraient notre réponse à Triumph des Willens, encore fallait-il savoir en quoi allait consister cette réponse. Quelle était-elle ? Quel était l’antidote contre des idées toxiques d’une race de seigneurs — fût-elle blonde ou jaune ?

Il me fallait une idée de base puissante qui se propagerait comme une traînée de poudre, une idée d’où découleraient toutes les idées. Je pensai à la Bible. Elle contenait une phrase qui me donnait toujours la chair de poule : « Tu sauras la vérité, et la vérité te rendra libre. »

Est-ce que cela voulait également dire que la vérité vous rendait fort ? Assez fort pour faire échec à Hitler et Tojo ? Quelle était la vérité sur cette guerre mondiale ? Eh bien, il me paraissait évident que les nazis allemands, les seigneurs de la guerre japonais et les fascistes italiens étaient bien décidés à prendre le contrôle des nations libres par la force pour éliminer toute liberté humaine et y établir leur propre dictature. Si cette affirmation était conforme à la vérité, les hommes libres du monde entier se battraient jusqu’à la mort pour les empêcher de parvenir à leurs fins.

Mais comment savais-je, moi, que cette affirmation était conforme à la vérité ? Qui me le prouvait, à moi ? Mais voyons, l’ennemi lui-même — dans ses actes, dans ses livres, dans ses discours, dans ses films.

Je tenais l’idée clef que j’avais cherchée — debout dans les couloirs du Pentagone, couché sur mon lit, à genoux dans les églises. Laissons à l’ennemi le soin de prouver à nos soldats l’énormité de sa cause — et la justesse de la nôtre.

Source : Capra (Franck), Hollywood Story, trad. par Ronald Blunden, Paris, Stock, 1976.

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guerre, film de ; Capra, Frank ; propagande

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