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Chaplin, Histoire de ma vie (extrait)

Pour tourner le Kid en 1921, Charlie Chaplin s’est sans doute beaucoup inspiré de sa propre enfance. Il relate dans l’extrait suivant sa rencontre et sa collaboration avec Jackie Coogan, l’enfant interprète du Kid.

Histoire de ma vie de Charlie Chaplin (extrait)

Je fus soulagé, dans l’état de désespoir où j’étais, d’aller à l’Orpheum pour me distraire, et ce fut dans ces dispositions que je vis un danseur fantaisiste : rien d’extraordinaire, mais à la fin de son numéro, il fit venir son petit garçon, un enfant de quatre ans, pour saluer avec lui. Après avoir salué avec son père, il se mit soudain à faire quelques pas fort amusants, puis jeta un regard entendu aux spectateurs, leur fit de grands gestes d’adieu et sortit. La salle éclata en applaudissements, si bien que l’enfant dut revenir, exécutant cette fois une danse tout à fait différente. Chez un autre enfant, ç’aurait pu être odieux. Mais Jackie Coogan était charmant et faisait le ravissement des spectateurs. Ce petit bonhomme avait une personnalité très attirante. Je ne repensai à lui qu’une semaine plus tard, alors que j’étais assis sur le plateau avec notre troupe, cherchant toujours désespérément une idée pour mon prochain film. Dans ces cas-là, je venais souvent m’asseoir devant eux, car leur présence et leurs réactions me stimulaient. Ce jour-là, je pataugeais, j’étais nerveux, et malgré leurs sourires polis, je savais que je manquais de conviction dans mes efforts. J’avais l’esprit ailleurs, je me mis à parler des numéros que j’avais vus à l’Orpheum et de ce petit garçon, Jackie Coogan, qui venait saluer avec son père. Quelqu’un dit qu’il avait vu dans le journal de ce matin que Roscoe Arbuckle venait de signer un contrat avec Jackie Coogan pour tourner un film. Cette nouvelle me frappa comme la foudre.
— Mon Dieu ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé ?
Bien sûr qu’il serait merveilleux au cinéma ! Là-dessus j’entrepris d’énumérer ses possibilités, les gags et les histoires que je pourrais réaliser avec lui. Les idées me venaient en foule.
— Imaginez-vous Charlot en vitrier, et le petit gosse qui court dans les rues en cassant les carreaux et Charlot qui arrive pour les réparer ? Vous imaginez un peu combien ce serait charmant de voir le gosse et Charlot vivant ensemble toutes sortes d’aventures !
Je restai là et je perdis toute une journée à préciser le scénario, décrivant une scène après l’autre, pendant que la troupe me regardait avec inquiétude, me demandant pourquoi je m’enthousiasmais à ce point pour une cause perdue. Des heures durant, j’inventai des situations. Puis la mémoire me revint soudain :
— Mais à quoi bon ? Arbuckle l’a engagé et a probablement des idées semblables aux miennes. Quel idiot j’ai été de ne pas y avoir pensé plus tôt !
Tout cet après-midi et toute cette nuit-là, je ne pus penser à rien d’autre qu’aux possibilités d’un scénario avec le petit Coogan. Le lendemain matin, très déprimé, je convoquai la troupe pour répéter : Dieu sait pourquoi, car je n’avais rien à faire répéter, et je restai donc là avec les acteurs réunis sur le plateau, en plein marasme.
Quelqu’un conseilla d’essayer de trouver un autre garçon, peut-être un petit Noir. Mais je secouai la tête d’un air dubitatif. Ce serait difficile de trouver un gosse ayant une aussi forte personnalité que Jackie.
Vers onze heures et demie, Carlisle Robinson, notre chargé de publicité, arriva en courant, hors d’haleine et tout excité.
— Ce n’est pas Jackie Coogan qu’Arbuckle a engagé, c’est le père, Jack Coogan !
Je bondis de mon fauteuil.
— Vite ! Appelez-moi le père au téléphone et demandez-lui de venir ici tout de suite, c’est très important !
La nouvelle nous galvanisa tous. Des membres de la troupe vinrent me donner des claques dans le dos, tant ils étaient enthousiasmés. Lorsque les gens du bureau surent la chose, ils accoururent sur le plateau pour me féliciter. Mais je n’avais pas encore signé de contrat avec Jackie ; il était encore possible qu’Arbuckle eût soudain la même idée. Je dis donc à Robinson de faire attention à ce qu’il dirait au téléphone, de ne pas parler du petit : « Même pas au père avant qu’il soit ici, dites-lui seulement que c’est très urgent, que nous avons besoin de le voir d’ici une demi-heure. Et s’il ne peut pas venir, alors allez à son studio. Mais ne lui dites rien avant qu’il soit ici. » Ils eurent quelques difficultés à trouver le père — qui n’était pas au studio —  et je passai deux heures d’une attente intolérable.
Enfin le père de Jackie arriva, surpris, ahuri. Je l’empoignai par le bras.
— … il va être sensationnel… la plus grande révélation qu’on ait jamais vue ! Il n’a qu’à faire ce film-là ! (Je continuai sur ma lancée, de façon toujours aussi décousue. Il crut sans doute que j’étais fou.) Cette histoire va donner à votre fils l’occasion de sa vie !
— À mon fils ?
— Oui, à votre fils, si vous acceptez de me le confier pour ce film.
— Mais bien sûr que vous pouvez avoir ce petit garnement, dit-il.
Il paraît que les bébés et les chiens sont les meilleurs acteurs de cinéma. Mettez un bébé d’un an dans une baignoire avec une savonnette, et rien qu’en essayant de la ramasser, il fera rire toute une salle. Tous les enfants, sous une forme ou sous une autre, ont du génie : le tout, c’est de le faire apparaître. Avec Jackie, c’était facile. Il avait quelques principes élémentaires de pantomime à apprendre, et Jackie eut tôt fait de les assimiler. Il savait mettre de l’émotion dans l’action et de l’action dans l’émotion, et il était capable de répéter indéfiniment sans perdre pour autant sa spontanéité.
Il y a une scène dans The Kid (Le Gosse) au cours de laquelle le jeune garçon s’apprête à lancer une pierre dans une fenêtre. Un policeman se glisse derrière lui et, au moment où l’enfant met la main en arrière pour prendre son élan, elle touche la tunique du policeman. Il lève les yeux vers celui-ci, puis lance la pierre en l’air et la ramasse, puis la jette innocemment et s’éloigne d’un pas nonchalant, qui devient tout d’un coup un pas de course.
Il répéta la scène trois ou quatre fois jusqu’au moment où il fut sûr de ses gestes et que l’émotion venait tout naturellement en même temps. Autrement dit, c’était le mécanisme même des gestes qui amenait l’émotion. La scène était une des meilleures de Jackie, et c’était un des clous du film.
Toutes les scènes, bien sûr, n’étaient pas aussi faciles à tourner. Les plus simples lui donnaient souvent du mal, comme c’est généralement le cas. Je voulus une fois le faire se balancer naturellement sur une porte, mais il ne pensait à rien d’autre, il devint emprunté et nous finîmes par y renoncer.
Il est difficile de jouer naturellement si l’esprit demeure inoccupé. Écouter sur le plateau est difficile : l’amateur a tendance à être trop attentif. Tant que Jackie avait l’esprit occupé, il était extraordinaire.
Le contrat du père de Jackie avec Arbuckle arriva bientôt à expiration, ce qui lui permit d’être à notre studio avec son fils et de jouer par la suite le rôle du pickpocket dans la scène de l’asile de nuit. Son concours était parfois précieux. Il y avait une scène dans laquelle nous voulions que Jackie pleure réellement lorsque deux employés de l’Orphelinat viennent me l’enlever. Je lui racontai toutes sortes d’histoires poignantes, mais Jackie était d’humeur très gaie et malicieuse. Au bout d’une heure, le père déclara :
— Je vais le faire pleurer.
— Ne lui faites pas peur, ne lui faites pas de mal dis-je, éprouvant déjà des remords.
— Oh, non, non, dit le père.
Jackie était de si joyeuse humeur que je n’avais pas le courage de rester pour regarder ce que le père allait faire ; je passai donc dans ma loge. Quelques instants plus tard, j’entendis Jackie qui sanglotait.
— Il est prêt, dit le père.
C’était une scène au cours de laquelle j’arrache l’enfant aux représentants de l’Orphelinat et, tandis qu’il pleure, je le serre dans mes bras et je l’embrasse. Quand la scène fut tournée, je demandai au père :
— Comment avez-vous réussi à le faire pleurer ?
— Je lui ai raconté que s’il ne pleurait pas, nous l’emmènerions du studio pour l’envoyer vraiment à l’Orphelinat.
Je me tournai vers Jackie et je le pris dans mes bras pour le consoler. Il avait encore les joues humides de larmes.
— On ne va pas t’emmener, dis-je.
— Je le savais, murmura-t-il. Papa se payait ma tête. […]

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Source : Chaplin (Charles), Histoire de ma vie, trad. par Jean Rosenthal, Paris, Robert Laffont, 1964.

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Kid, le [Charlie Chaplin] ; burlesque, cinéma ; Chaplin, Charlie

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