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Chastel, sur Nicolas de Staël

Dans ce texte publié peu après le suicide de Nicolas de Staël en 1955 à Antibes, l’historien d’art et critique André Chastel rend hommage au peintre disparu, évoquant tour à tour son art et sa personnalité.

L’Image dans le miroir d’André Chastel (extrait)

[…] Le peintre Nicolas de Staël vient de trouver tragiquement la mort à Antibes. Il était au comble du succès ; une grande exposition chez Knœdler, à New York, en 1953, avait provoqué la même surprise étonnée et confirmé, ou plutôt multiplié par la frénésie américaine, le succès obtenu, à Paris, dans les présentations modestes et convaincantes organisées par J. Dubourg, en 1950, en 1954. Il était revenu exténué de New York, mais heureux, amusé, de s’y être malgré tout imposé.

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C’est depuis 1942 qu’il s’adonnait sans réserve à la peinture. Ayant quitté la Russie à quatre ans, en 1918, il avait étudié à Bruxelles, voyagé dans toute l’Europe, avant de se fixer à Paris. Comme sa haute stature, ses yeux clairs, ses formidables éclats de rire, ses longs silences et ses déclarations passionnées, rien dans sa démarche intérieure n’était banal ni vulgaire. Il abordait les choses et les hommes, et surtout l’art, de très haut, avec une tension, une énergie, qui l’engageaient tout entier. Ses tableaux, fortement maçonnés, composés de larges tonalités écrasées, emboîtées, sourdement animées, valaient par leur puissante organisation, dans des gammes restreintes, leur apport tonique, généreux, où les sentiments faciles n’avaient pas cours. C’était l’arc d’Ulysse que nul ne peut tendre, sauf le héros. Sa contribution au Salon de mai frappait chaque année, au milieu des essais, des « tentatives », des caprices, par la franchise, la solidité, l’ampleur des moyens et la délicatesse des tons. Rien n’y manquait pour élever la peinture au-dessus des minuties de la facture et de l’ingéniosité décorative, où l’on s’attarde si souvent aujourd’hui. Les formules se brisaient entre ses mains ; dans ses dernières toiles on a vu — parfois avec étonnement — surgir de ses segments beiges et gris des horizons marqués de rouge, des paysages, des bouquets massifs et même des nus d’une autorité singulière. Chaque forme, chaque élément, ne comptait qu’à son tour et c’était pour qui suivait l’artiste, une magnifique attente, qu’il ne voulait pas décevoir.

Est-ce le cas de rappeler que mourir jeune est un bienfait des dieux ? De Staël disparaît en pleine force, se brisant aux écueils de la vie que multiplient l’orgueil, l’intransigeance, la passion. Il s’était isolé depuis peu à Antibes ; tout récemment ses amis avaient été frappés par une sérénité, un détachement excessifs. Suicide ou accident ? Saura-t-on jamais. De Staël préparait, avec sa fougue coutumière, une exposition au musée Grimaldi, une autre, en juin, chez J. Dubourg. Ce travail intense aggravait chez lui les alternances de dépression et d’exaltation, l’effroi et la confiance. Sa mort soudaine, affreuse, ne prive pas seulement la peinture d’aujourd’hui d’une de ses plus belles forces ; elle fait vivement éprouver cette condition dramatique de l’artiste doué, généreux, qui a les moyens de ses ambitions et hausse celles-ci aux plus dangereuses tensions de l’esprit. […]

Source : Chastel (André), l’Image dans le miroir, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1980.

Figure dans

Chastel, André ; Staël, Nicolas de

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