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Kharaqani, Paroles d'un soufi (extrait)

Abul-Hasan Kharaqani (963-1033), saint soufi d’origine iranienne, a laissé derrière lui un riche enseignement oral et l’exemple d’une vie mystique parfaite. Par la suite, au moins deux recueils littéraires lui ont été consacrés, datant du XIIIe siècle. Les passages suivants sont extraits du plus ancien, la Notice « Kharaqani » de la Tadhkirat de Farid-Al-Din Attar.

Paroles d’un soufi de Abul-Hasan Kharaqani (extrait)

24. On rapporte que, pendant quarante ans, le Shaykh ne posa jamais sa tête sur un oreiller et qu’il faisait la prière du matin avec l’ablution du soir. Un jour, sans que l’on s’y attende, il réclama un oreiller. Les disciples se réjouirent et demandèrent : « Mais que nous vaut cela ? » « Cette nuit, Bû’l-Hasan a vu l’auto-suffisance de Dieu et son absence totale de tous besoins. » […]

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[…] 29. On raconte qu’une nuit, comme il était en train de prier, une voix lui dit : « Prends garde, Bû’l-Hasan ! Est-ce que tu veux que Je raconte à tout le monde ce que Je sais sur toi pour qu’on te lapide ? » « Et Toi, Seigneur, est-ce que Tu veux que je raconte à tout le monde ce que je sais de Ta miséricorde et de Ta générosité, pour que plus personne ne fasse une seule prière pour Toi ? » « Tais-toi et Je me tairai », répondit la voix.

30. Un jour, il dit : « Ô Seigneur, ne m’envoie pas l’ange de la mort car je ne lui remettrai pas mon âme. Ce n’est pas de lui que je l’ai reçue, alors pourquoi la lui remettrai-je ? Je l’ai reçue de Toi, et je ne la remettrai qu’à Toi. »

31. « Je m’enfonce si profond dans mon inexister que je disparais totalement, et, quand je ressors avec Ton existence, un grain de poussière me suffit pour Te connaître. »

32. « Une voix, au fond de moi, me demanda : “ Montre ta foi, Bû’l-Hasan ! ” “ La foi que Tu as, Seigneur, me suffit ! ” »

33. « J’entendis une voix me dire : “ Tu es moi et Je suis toi. ” “ Non, Seigneur, rectifiai-je, Tu es le Seigneur tout-puissant et moi le serviteur impuissant. ” » […]

[…] 38. « J’ai vu la fin de toute chose, sauf de trois : la fin de la perfidie de l’âme passionnelle, la fin de la sublimité de l’Élu et la fin de la connaissance. »

39. « On me rassembla comme une poignée de terre, puis un vent violent me dispersa à travers les sept cieux et les sept terres, tandis qu’il ne restait plus rien de moi. »

40. « Dieu m’a doté d’un tel pas que, d’une seule enjambée, j’allai du ciel à la terre et de la terre au ciel. Je compris alors que je ne m’étais pas déplacé. Dieu me dit : “ Ô Mon serviteur, où donc est arrivé celui qui a fait un tel pas ? ” “ Quel long voyage nous sommes, quel court voyage nous sommes, répondis-je, et quelle distance avons-nous parcourue à la quête de nous-même ! ” » […]

[…] 42. « J’ai obtenu un tel pouvoir que, si je le voulais, je changerais de la bure en velours de Brousse. Mais le souvenir de Dieu fait que je détourne mon cœur des deux mondes et que je le remets à Dieu. »

43. « Celui qui aura accompli un tel chemin jusqu’à Dieu en allant du ciel à la terre et du ciel au Trône, et du Trône à une distance de deux arcs [Coran 53,29], et d’une distance de deux arcs à la station de la lumière, ne sera pas un homme parfait s’il se considère supérieur à une fourmi. »

44. « Je suis, pour ainsi dire, un emprunt à l’immensité de Dieu, je veux dire que tout ce qui était moi est effacé en Dieu, et ce qui reste est pure fiction. » […]

[…] 46. « Le jour où je vous aurai quitté pour toujours [l. 20], et lorsque, surgissant de derrière le mont Qâf, l’ange de la mort se présentera à l’un de mes gars pour lui arracher son âme et le persécuter, je sortirai la main de ma tombe et je ferai couler la grâce divine entre ses dents. » […]

[…] 49. « Tous les soirs, je ne peux faire la prière de la nuit la conscience tranquille si je n’ai pas fait mes comptes avec Dieu. »

50. « J’ai su que j’avais atteint la sincérité dans les œuvres, lorsque j’ai vu que j’étais, à moi seul, le monde créé. » […]

[…] 52. « Le Trône de Dieu est posé sur mon dos. En m’approchant plus près, je vis que c’était Son Unicité qui était posée sur moi. Soyez forts et endurants, Hommes de cœur, car c’est une charge terrible ! » […]

[…] 56. [l. 10] « Je goûte, mais je suis absent, j’écoute, mais je suis absent, je parle, mais je suis absent. »

57. « Je ne me suis accordé un répit que lorsque, ayant levé les mains vers le ciel, l’air qui était entre mes doigts se fut changé en un bloc d’or pur. Je n’y ai pas touché. C’est là un pouvoir surnaturel, et celui qui tire profit des pouvoirs surnaturels se les verra confisqués, une bonne fois pour toutes. » […]

[…] 65.« Si quelque part, entre le Turkestan et la Syrie, quelqu’un se plante une épine dans le doigt, je souffre. Et si quelqu’un, dans ces contrées lointaines, trébuche sur une pierre, je souffre. Si, quelque part, il y a un cœur triste, ce cœur m’appartient. »

66. « Je ne m’étonne pas de moi-même, mais je m’étonne de Dieu qui a créé un tel bouleversement en moi sans que je m’en rende compte et qui, après qu’Il m’en eut fait prendre conscience, m’a laissé complètement ébloui dans Sa seigneurie. » […]

[…] 68. « Dieu m’a fait faire un voyage au cours duquel j’ai traversé les plaines et les montagnes, les collines et les vallées, les abîmes et les cimes, l’espoir et le désespoirs, les mers et les navires. À faire ce voyage, je me suis usé de la tête aux pieds. Je compris alors que je n’étais pas musulman. “ Devant les hommes, dis-je à Dieu, je suis musulman, mais devant Toi, je porte la ceinture des idolâtres. Coupe donc cette ceinture pour que je sois musulman devant Toi ! ” »

69. « Il faut que viviez l’âme prête à s’envoler et qu’elle se tienne suspendue à vos lèvres. Il y a quarante ans que je vis avec cette âme que seules les lèvres retiennent. »

70. « Tu ne parles pas ? » lui dirent les disciples. « On ne peut rien dire de la station qui est la mienne [l. 20]. Si je vous disais ce qu’il y a entre moi et Lui, les hommes ne seraient pas capables de le mettre en pratique, et si je vous disais ce qu’il y a entre Lui et moi, cela reviendrait à mettre le feu à une botte de paille. Je n’aime pas parler de Lui quand je suis avec moi-même, et quand je suis en Sa présence, c’est une respectueuse pudeur qui m’en empêche. » […]

[…] 74. « Je ne dis pas que le Paradis et l’Enfer n’existent pas. Je dis seulement que, pour moi, ils n’existent pas. Ils sont créés l’un et l’autre et, là où je me trouve, il n’y a pas de place pour ce qui est créé. Je suis le serviteur pour lequel les sept cieux et les sept terres ne pèsent pas le poids d’un mann, si je dis “ Sois ! ” à une chose, elle est. Je n’ai ni haut ni bas, ni devant ni derrière, ni droite ni gauche. » […]

[…] 76. [l.10] « A mes yeux, ma vie n’est qu’une prosternation. » […]

[…] 86. « Dieu m’a donné un recueillement dans lequel j’ai vu tout ce qu’Il a créé, et je m’y suis ancré. Il m’a rendu aveugle au souci du quotidien. Puis ce recueillement est devenu instrument de vision, puis enthousiasme et amour, crainte et admiration. Ce recueillement m’a conduit à Son Unicité et j’atteignis le lieu où il devint sagesse, guidance et générosité envers les hommes. Je n’ai vu personne qui fût plus généreux que moi envers Ses créatures. “ Ah ! si seulement je pouvais mourir à la place de tous les hommes, dis-je, pour qu’ils ne connaissent pas la mort, si seulement Tu pouvais mettre leur compte sur mon compte, pour qu’ils en soient exemptés le Jour dernier, si seulement Tu pouvais m’infliger le châtiment de tous les hommes pour qu’ils échappent à l’Enfer ! ” » [l. 10] […]

[…] 88. « Tout ce que je sais sur Dieu est immense, et tout ce que je ne sais pas est encore plus immense. Tout ce que j’ai dit aux hommes, je l’ai dit en tenant compte de leur capacité à comprendre. Si je parlais aux hommes de Sa grâce, ils me traiteraient de fou, comme ils ont traité l’Élu de fou. Et si j’en parlais au ciel, il entrerait en transe, et si j’en parlais au soleil, il interromprait sa course. » […]

[…] 91. [p. 218] « J’ai renoncé à tout ce qui est autre chose que Dieu, puis je me suis appelé, et c’est Dieu qui a répondu. Je compris que j’avais dépassé les créatures. Je me mis à crier : “ Allâhumma, labbayka labbayka ! me voici Seigneur, me voici !” Je me suis mis en état de sacralisation et je fis le pèlerinage. Je fis les tawâf, les circuits rituels dans l’Unicité. La “ Maison bien fréquentée ” vint me rendre visite. La Ka‘ba se mit à me louer et les anges chantèrent ma gloire. Je vis une lumière à l’intérieur de laquelle se tenait la demeure de Dieu. Lorsque j’atteignis cette demeure, il ne restait plus rien de moi. » […]

Source : Kharaqani, Bû’l-Hasan, Paroles d’un soufi, présenté, trad. et annoté par Christiane Tortel, éditions du Seuil, 1998.

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