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Apollinaire, les Peintres cubistes (extrait 2)

Ami intime de Picasso et compagnon de Marie Laurencin, Guillaume Apollinaire s’est beaucoup intéressé à la peinture de son temps. Dans un essai plus particulièrement consacré aux cubistes, Apollinaire traite également de quelques autres artistes contemporains de ce mouvement. Parmi ces indépendants, le Douanier Rousseau inspire à Apollinaire les lignes qui suivent, en forme d’hommage affectueux.

Les Peintres cubistes de Guillaume Apollinaire (extrait)

La jeunesse artistique a déjà témoigné de l’honneur où elle tient les œuvres de ce pauvre vieil ange qu’était Henri Rousseau le Douanier, qui mourut en 1910, à la fin de l’été. On pourrait aussi l’appeler le maître de Plaisance, tant à cause du quartier où il demeurait qu’en raison de ce qui rend ses tableaux si agréables à regarder.

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Peu d’artistes ont été plus moqués durant leur vie que le Douanier et peu d’hommes opposèrent un front plus calme aux railleries, aux grossièretés dont on l’abreuvait. Ce vieillard courtois conserva toujours la même tranquillité d’humeur et par un tour heureux de son caractère, il voulait voir dans les moqueries mêmes l’intérêt que les plus malveillants à son égard étaient en quelque sorte obligés de témoigner à son œuvre. Cette sérénité n’était que de l’orgueil bien entendu. Le Douanier avait conscience de sa force. Il lui échappa une ou deux fois de dire qu’il était le plus fort des peintres de son temps. Et, il est possible que sur bien des points il ne se trompât point de beaucoup. C’est que s’il lui a manqué dans sa jeunesse une éducation artistique (et cela se sent), il semble que, sur le tard, lorsqu’il voulut peindre, il ait regardé les maîtres avec passion et que presque seul d’entre les modernes, il ait deviné leurs secrets.

Ses défauts consistent seulement parfois dans un excès de sentiment, presque toujours dans une bonhomie populaire au-dessus de laquelle il n’aurait pu s’élever et qui contrastait un peu fort avec ses entreprises artistiques et avec l’attitude qu’il avait pu prendre dans l’art contemporain.

Mais à côté de cela que de qualités ! Et il est bien significatif que la jeunesse artistique les ait devinées ! On peut l’en féliciter, surtout si son intention n’est pas seulement de les honorer, mais encore de les recueillir. Le Douanier allait jusqu’au bout de ses tableaux, chose bien rare aujourd’hui. On n’y trouve aucun maniérisme, aucun procédé, aucun système. De là vient la variété de son œuvre. Il ne se défiait pas plus de son imagination que de sa main. De là viennent la grâce et la richesse de ses compositions décoratives. Comme il avait fait la campagne du Mexique, il avait gardé un souvenir plastique et poétique très précis de la végétation et de la faune tropicales.

Il en est résulté que ce Breton, vieil habitant des faubourgs parisiens, est sans aucun doute le plus étrange, le plus audacieux et le plus charmant des peintres de l’exotisme. Sa Charmeuse de serpents le montre assez. Mais Rousseau ne fut pas seulement un décorateur, ce n’était pas non plus un imagier, c’était un peintre. Et c’est cela qui rend la compréhension de ses œuvres si difficile à quelques personnes. Il avait de l’ordre et cela se remarque non seulement dans ses tableaux, mais encore dans ses dessins ordonnés comme des miniatures persanes. Son art avait de la pureté, il comporte dans les figures féminines, dans la construction des arbres, dans le chant harmonieux des différents tons d’une même couleur, un style qui n’appartient qu’aux peintres français, et qui signale les tableaux français où qu’ils se trouvent. Je parle, bien entendu, des tableaux de maîtres.

Source : Apollinaire (Guillaume), les Peintres cubistes : méditations esthétiques, Paris, Hermann, 1980.

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Rousseau, le Douanier ; Apollinaire, Guillaume

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