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Garnier, les Juives (extrait)

Après la chute de Jérusalem devant Nabuchodonosor, roi d’Assyrie, Amital, mère de Sédécie, souverain de Jérusalem, supplie la reine de sauver les siens. La conversation, malgré la détresse de l’une et la compassion de l’autre, prend la forme d’un affrontement oratoire : l’échange serré de maximes morales, traduisant deux visions opposées, puis la lamentation d’Amital, relatant la chute de Jérusalem avec des effets pathétiques et des reproches insistants (l’évocation de péripéties épiques par le biais de la description permettant de respecter la règle des trois unités), n’annoncent pas un apaisement, et l’intervention de la reine restera vaine.

Les Juives de Robert Garnier (Acte II)

LA REINE
Ne vous désolez point : il n’est si dure vie,
Qui sans déplaire à Dieu, à la mort nous convie.
Confortez-vous d’espoir.

AMITAL
Je n’ai plus qu’espérer,
Mais j’ai beaucoup à craindre et beaucoup endurer.

LA REINE
Il n’est malheur si grand que l’espoir n’adoucisse.

AMITAL
Il n’est malheur si grand que l’espoir ne nourrisse.

LA REINE
Voire, mais un chacun l’espérance reçoit.

AMITAL
Voire, mais un chacun l’espérance déçoit.

LA REINE
La mort ne manque point, elle vient trop hâtive.

AMITAL
La mort aux affligés vient toujours trop tardive.

LA REINE
Votre bonheur peut bien retourner derechef.

AMITAL
Mais plutôt recroîtra notre obstiné mechef.

LA REINE
Comment vous est venu ce comble de misères ?

AMITAL
Nous avons du grand Dieu provoqué les colères.

LA REINE
Comme advint votre prise ?

AMITAL
Hé hé le cœur me fend,
La trop grande douleur le parler me défend.

LA REINE
Laissez donc ce propos.

AMITAL
Non, s’il vous plaît, madame,
Combien que de tourments, il reblesse mon âme.
Mais ce n’est plus à moi d’éviter les ennuis,
Je ne suis que tristesse, autre cas je ne suis.

LA REINE
Contez-nous ce malheur s’il ne vous désagrée.

AMITAL
Le cours de mon malheur discouru se recrée.
Déjà le grand flambeau, qui court perpétuel,
Avait fait dessur nous un voyage annuel,
Et luisant retraçait une course seconde,
Ayant par deux saisons retournoyé le monde,
Depuis que votre armée, effroyable en soudards,
Notre ville assiégeait, close de toutes parts.
Vos balistes avaient sa muraille percée,
Jérusalem était à demi renversée :
La plus grand’part du peuple et des chefs étaient morts :
Nous avions soutenu mille sanglants efforts,
Résolus à la mort, plus que lionnes fières,
Défendant leurs petits qu’on force en leurs tanières :
La faim, plus que le fer, pâle nous combattait,
Et la férocité de nos cœurs abattait.
Le peuple allangouré, sans courage, sans force,
Décharné se traînait, n’ayant rien que l’écorce
Qui lui couvrait les os, et cette maigre faim
Etouffait les enfants en demandant du pain,
Nous ressemblions, errants par les places dolentes,
Non des hommes vivants, mais des larves errantes,
Et là cette fureur tellement nous pressait,
Que de son propre enfant la mère se paissait.
Las ! je transis d’horreur, je forcène, j’affole,
Ce triste souvenir m’arrête la parole !

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Source : Beaumarchais (Jean-Pierre de) et Couty (Daniel), Anthologie des littératures de langue française, Paris, Bordas, 1988

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Garnier, Robert ; française, littérature ; tragédie

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