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Allais, « l'Orthographe du mot Hippolyte »

Voici un exemple de l’humour décalé d’Alphonse Allais, l’un des maîtres du dilettantisme du début du XXe siècle et l’incarnation parfaite de l’esprit montmartrois de l’époque. Tiré de Ne nous frappons pas (1900), recueil de chroniques absurdes, ce texte tourne en dérision à la fois l’orthographe, l’étymologie et le sérieux de la culture classique. L’art d’Alphonse Allais est d’attirer l’attention sur des détails insignifiants, par l’emploi paradoxal d’un ton emphatique qui en accuse la vacuité. Les préoccupations du narrateur renvoient également celui-ci à son propre ridicule.

« L’Orthographe du mot Hippolyte » d’Alphonse Allais

Les événements tumultueux que nous traversons actuellement ont relégué au second plan (et peut-être même au troisième) la si intéressante, pourtant, question de l’orthographe simplifiée.
Ce n’est point sans un vif sentiment d’orgueil que je me flatte d’avoir été l’un des premiers membres de la Ligue pour la simplification de l’orthographe, car, à l’époque où elle fut fondée, il fallait un certain courage à s’y affilier. Avouerai-je ?... Oui, j’avouerai que j’étais personnellement intéressé à la question, ayant toujours oublié ou n’ayant jamais appris comment s’écrivent certains mots français.
Hippolyte, par exemple.
Je suis un des rares bacheliers français (le seul peut-être) qui ne sachent pas exactement comment s’écrit Hippolyte.
À ce point que je suis forcé d’avoir, dans mon cabinet de travail, un Bottin de Paris.
Pourquoi un Bottin ? vous demandez-vous non sans une pointe d’inquiétude.
Voici :
Quand les hasards de la littérature exigent que je trace sur mon papier le mot Hippolyte, je cherche dans ledit Bottin l’adresse d’un de mes amis (M. Gustave Roger) dont l’office est situé rue Hippolyte-Lebas.
Et me voilà renseigné.
Il serait plus simple, m’objecterez-vous, de me procurer un de ces petits dictionnaires où l’on trouve tout, les mots sales comme les noms propres.
Le conseil est parfait et j’y songerai, mais seulement après l’Exposition, à une époque où ces sortes d’engins seront à la fois plus perfectionnés et à meilleur marché.
Ah ! ce Hippolyte !
Que de soucis ne m’a-t-il pas causés, avant l’acquisition de mon Bottin, et que d’humiliations !
Oh ! certes, mon ignorance ne tombait pas jusqu’à le cacographier ipolyte, ainsi que le font certaines natures par trop simplistes.
Ni hippaullythe, ce qui serait l’indice d’une complexion extraordinairement fastueuse.
Je me tenais entre les deux. Eh ! parbleu, je sais que ce diable de mot comporte un i et un y, mais comment distribuer judicieusement ces lettres compliquées ?
Là gisait le hic !
Un de mes amis, que cette curieuse particularité intéressait au plus haut point, m’indiqua :
— Il me semble qu’en te rappelant l’étymologie du mot...
Je ne le laissai pas achever. Il avait raison cet homme !
Et à partir de ce moment, heureux de ce truc mnémotechnique, j’écrivis sans broncher hypolithe.
Rien ne pouvait m’enlever de l’idée que ce nom dérivait des deux mots grecs hypo qui veut dire sous, et lithos qui signifie pierre : sous-pierre !
La chose tournait au burlesque.
Aussi, dès que j’eus un peu d’argent devant moi, m’empressai-je de me procurer le Bottin dont il est question plus haut.

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Source : Beaumarchais (Jean-Pierre de) et Couty (Daniel), Anthologie des littératures de langue française, Paris, Bordas, 1988.

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Allais, Alphonse ; Chat noir, Le

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