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Renan, Vie de Jésus (extrait)

Dans la Vie de Jésus (1863), comme dans les autres volumes de l’Histoire des origines du christianisme (1863-1883), Ernest Renan reste fidèle à sa méthode directrice « rejetant toute notion du mystère et n’acceptant que les faits scientifiquement explicables et prouvés ». En perpétuant les travaux de l’exégèse et en rejetant l’intervention du surnaturel dans la vie du Christ — sur le modèle du Modernisme dont il est l’un des représentant —, Renan cherche à faire œuvre scientifique ; cependant, c’est son style poétique et romanesque qui contribue à son succès.

Vie de Jésus d’Ernest Renan (chapitre I « Formation des croyances relatives à la résurrection de Jésus — Les apparitions de Jérusalem »)

Jésus, quoique parlant sans cesse de résurrection, de nouvelle vie, n’avait jamais dit bien clairement qu’il ressusciterait en sa chair. Les disciples, dans les premières heures qui suivirent la mort, n’avaient à cet égard aucune espérance arrêtée. Les sentiments dont ils nous font la naïve confidence supposent même qu’ils croyaient tout fini. Ils pleurent et enterrent leur ami, sinon comme un mort vulgaire, du moins comme une personne dont la perte est irréparable ; ils sont tristes et abattus ; l’espoir qu’ils avaient eu de le voir réaliser le salut d’Israël est convaincu de vanité ; on dirait des hommes qui ont perdu une grande et chère illusion.

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Mais l’enthousiasme et l’amour ne connaissent pas les situations sans issue. Ils se jouent de l’impossible, et, plutôt que d’abdiquer l’espérance, ils font violence à toute réalité. Plusieurs paroles qu’on se rappelait du maître, celles surtout par lesquelles il avait prédit son futur avènement, pouvaient être interprétées en ce sens qu’il sortirait du tombeau. Une telle croyance était d’ailleurs si naturelle, que la foi des disciples aurait suffi pour la créer de toutes pièces. Les grands prophètes Hénoch et Elie n’avaient pas goûté la mort. On commençait même à croire que les patriarches et les hommes de premier ordre dans l’ancienne loi n’étaient pas réellement morts, et que leurs corps étaient dans leurs sépulcres, à Hébron, vivants et animés. Il devait arriver pour Jésus ce qui arrive pour tous les hommes qui ont captivé l’attention de leurs semblables. Le monde, habitué à leur attribuer des vertus surhumaines, ne peut admettre qu’ils aient subi la loi injuste, révoltante, inique, du trépas commun. Au moment où Mahomet expira, Omar sortit de la tente le sabre à la main et déclara qu’il abattrait la tête de quiconque oserait dire que le prophète n’était plus. La mort est chose si absurde quand elle frappe l’homme de génie ou l’homme d’un grand cœur, que le peuple ne croit pas à la possibilité d’une telle erreur de la nature. Les héros ne meurent pas. La vraie existence n’est-elle pas celle qui se continue pour nous au cœur de ceux qui nous aiment ? Ce maître adoré avait rempli, durant des années, le petit monde qui se pressait autour de lui de joie et d’espérance ; consentirait-on à le laisser pourrir au tombeau ? Non ; il avait trop vécu dans ceux qui l’entourèrent pour qu’on n’affirmât pas, après sa mort, qu’il vivait toujours.

Source : Renan (Joseph Ernest), Histoire et parole, œuvres diverses, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1984.

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modernisme (théologie et philosophie) ; biographie ; Renan, Joseph Ernest

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