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La plupart des pièces d'Aristophane tournent autour du conflit entre les Anciens et les Modernes. Dans Les Grenouilles, ce conflit est présenté dans un contexte littéraire. Aristophane met en scène une dispute absurde et comique, qui a lieu dans les Enfers, entre les deux auteurs tragiques Eschyle et Euripide. Dans l'extrait suivant, Eschyle est peint sous les traits d'un traditionaliste grincheux et démodé, cependant qu'Euripide est présenté comme un moderne désinvolte et raffiné. Bien que le propos littéraire de la pièce soit essentiellement comique, il offre néanmoins un éclairage appréciable sur l'état d'esprit des auteurs tragiques grecs.
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LE CHŒUR DES INITIÉS
Eh bien, je suppose que le Rugitonnant aura en son tréfonds un terrible accès de bile,
quand il verra la canine au tranchant tant baratté qu’aiguise
son adversaire ! Alors là, sous l’emprise d’une terrible démence,
il fera rouler ses yeux !
Il y aura joutes aux casques fringants des phrases empanachées
avec les rouages des arguties, quand l’homme aux ouvrages d’orfèvre
repoussera du guerrier démiurgesque
les vocables caracolants.
Hérissant la crinière qui couvre sa nuque d’une toison foisonnante,
et fronçant son arcade terrible, celui-ci lancera en rugissant
des vocables chevronnés, arrachant le bordage de son souffle titanesque !
Mais à ce moment-là, affilée, œuvrant en bouche à l’épreuve des vers,
une langue, d’un brusque déroulement secouant le mors jaloux,
faisant étinceler les vocables, quintessenciera
le grand harassement des poumons.
Dionysos, Eschyle et Euripide entrent en scène.
EURIPIDE
Non, pas question que je renonce au trône ! Garde tes sermons :
je soutiens que je surpasse cet homme dans notre art, vois-tu !
DIONYSOS
Eschyle, pourquoi ce silence ? Tu entends ce qu’il dit.
EURIPIDE
Il commence par faire le prétentieux : c’est chaque fois les mêmes fariboles dans ses tragédies.
DIONYSOS
Mon tout excellent, n’exagère pas !
EURIPIDE
Je le connais, moi, ce bonhomme ! je l’ai percé à jour depuis longtemps :
un créateur de brutes, un bêcheur,
avec sa bouche débridée, déréglée, déclose,
un inépuisable bavard, un emphraséofagoteur !
ESCHYLE
Vraiment ! ô rejeton de la déesse rustique ?
C’est toi qui parles ainsi de moi, toi, un Cueilleur de la Babille,
un créateur de mendiants, un Rapiéceur de la Guenille !
Tu ne te féliciteras pas d’avoir dit cela.
DIONYSOS
Arrête, Eschyle
et ne va pas, en colère, échauffer tes entrailles de courroux.
ESCHYLE
Pas question, tant que je n’aurai pas montré clairement ce qu’il est, ce créateur de boiteux qui montre tant d’aplomb.
DIONYSOS
Une brebis ! Amenez une brebis noire, esclaves :
Typhon s’apprête à se ruer.
ESCHYLE
Espèce de ramasseur de monodies crétoises,
d’introducteur d’unions sacrilèges dans l’art tragique
DIONYSOS
Halte-là !… Eschyle tant révéré.
Et toi, mon pauvre Euripide, allez,
dégage loin des grêlons, si tu es avisé,
de peur qu’à la tempe, d’un vocable capital
de colère il ne te frappe, et n’en fasse jaillir ton Télèphe
Et toi, Eschyle, sans colère, calmement,
critique et laisse-toi critiquer. Il n’est pas convenable
que des poètes s’invectivent comme des boulangères.
Toi, tu hurles tout de suite comme une yeuse en train de flamber.
EURIPIDE
Moi, en tout cas je suis prêt — je ne me dérobe pas
à donner ou à recevoir la première morsure, comme bon lui semble,
sur les dialogues, les chants lyriques et la charpente de la tragédie,
oui, et aussi, nom de Zeus sur Pélée, sur Éole, sur Méléagre, et même encore sur Télèphe !
DIONYSOS
Et toi, Eschyle, que veux-tu faire ?… Parle.
ESCHYLE
J’aurais préféré ne pas jouter ici :
nous ne concourons pas tous deux à armes égales, vois-tu.
DIONYSOS
Pourquoi ça ?
ESCHYLE
Parce que mon œuvre n’est pas morte avec moi,
alors que la sienne est morte avec lui, si bien qu’il aura de quoi dire.
Néanmoins, puisque cela te convient, il faut bien procéder ainsi
DIONYSOS
Allons, qu’on m’apporte ici de l’encens et du feu,
que je fasse une prière, avant vos trouvailles,
afin d’arbitrer ce concours selon les règles des Muses.
Au chœur.
Vous autres, accompagnez-moi en chantant en l’honneur des Muses.
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Source : Aristophane, les Grenouilles, in Théâtre complet, Paris, Gallimard, 1997.
Figure dans
satire (littérature) ; drame et art dramatique ; Aristophane ; burlesque ; comédie (théâtre) ; grecque, littérature
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