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Baudelaire, le Peintre de la vie moderne (extrait)

Critique avisé, témoin et acteur de son temps, Charles Baudelaire dresse, dans le Peintre de la vie moderne (1863), un portrait mi-ironique, mi-sociologique du dandy. Ce dernier est l’homme à la mode, un être oisif et fortuné qui cultive l’otium de la noblesse romaine antique. Il se permet un apparent détachement des choses matérielles, tout en soignant une apparence originale. Jouant à être blasé de tout, il se veut l’aristocrate d’une société mondaine.

Le Peintre de la vie moderne de Charles Baudelaire

Ces êtres n’ont pas d’autre état que de cultiver l’idée du beau dans leur personne, de satisfaire leurs passions, de sentir et de penser. Ils possèdent ainsi, à leur gré et dans une vaste mesure, le temps et l’argent sans lesquels la fantaisie, réduite à l’état de rêverie passagère, ne peut guère se traduire en action. Il est malheureusement bien vrai que, sans le loisir et l’argent, l’amour ne peut être qu’une orgie de roturier ou l’accomplissement d’un devoir conjugal. Au lieu du caprice brûlant ou rêveur, il devient une répugnante utilité.

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Le dandysme n’est même pas, comme beaucoup de personnes peu réfléchies paraissent le croire, un goût immodéré de la toilette et de l’élégance matérielle. Ces choses ne sont pour le parfait dandy qu’un symbole de la supériorité aristocratique de son esprit. Aussi, à ses yeux épris avant tout de distinction, la perfection de la toilette consiste-t-elle dans la simplicité absolue, qui est, en effet, la meilleure manière de se distinguer. Qu’est-ce donc que cette passion qui, devenue doctrine, a fait des adeptes dominateurs, cette institution non écrite qui a formé une caste si hautaine ? C’est avant tout le besoin ardent de se faire une originalité, contenu dans les limites extérieures des convenances. C’est une espèce de culte de soi-même, qui peut survivre à la recherche du bonheur à trouver dans autrui, dans la femme, par exemple, qui peut survivre même à tout ce qu’on appelle les illusions. C’est le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. Un dandy peut être un homme blasé, peut être un homme souffrant mais, dans ce dernier cas, il sourira comme le Lacédémonien sous la morsure du renard.

Source : Baudelaire (Charles), le Peintre de la vie moderne, 1863.

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