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Beethoven, « Testament d'Heiligenstadt »

Rédigé à l'automne 1802 à Heiligenstadt, petite ville au nord de Vienne, ce texte célébrissime est le résultat d'une crise personnelle à la fois sentimentale et physique (les premiers signes de la surdité de Beethoven remontent à 1797). C'est dans l'union de la douleur et de la lutte révoltée que se forge le caractère héroïque de l'artiste (Beethoven commence alors sa Symphonie héroïque) vivant à la fois pour autrui et en opposition avec le monde et livrant un message universel annonçant l'Ode à la joie.

« Testament d’Heiligenstadt » de Ludwig van Beethoven (1802)

Heiligenstadt le 6 octobre 1802

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Pour mes frères Carl et [Johann] Beethoven

À lire et à exécuter après ma mort

O vous, hommes qui me tenez pour hostile, entêté, misanthrope ou me déclarez tel, à quel point vous me faites tort ! Vous n’en connaissez pas la cause secrète. Dès l’enfance, mon cœur et mon âme étaient pleins des tendres sentiments de la bonté. J’ai même été toujours prêt à accomplir de grandes actions. Mais pensez que depuis six ans je suis frappé d’un mal terrible, que des médecins incompétents ont aggravé. D’année en année, déçu par l’espoir d’une amélioration, finalement contraint de faire face à la possibilité d’une maladie de longue durée (dont la guérison prendrait des années, si tant est qu’elle soit possible), né avec un tempérament plein de feu et de vie, accessible même aux distractions de la société, j’ai dû m’isoler de bonne heure, vivre en solitaire, loin du monde. Quand, parfois, j’essayais d’oublier tout cela, oh ! comme j’ai été, alors, brutalement ramené à la triste expérience, sans cesse renouvelée, de mon ouïe défectueuse. Pourtant il ne m’était pas possible de dire aux gens : « Parlez plus fort, criez, je suis sourd. » Ah ! comment avouer la faiblesse du seul sens qui devrait être chez moi plus parfait que chez les autres, sens qu’autrefois j’ai possédé dans sa plus grande perfection, dans une perfection que peu de gens de ma profession connaissent ou ont jamais connue.

Oh ! Je ne le peux pas, aussi pardonnez-moi, si vous me voyez m’éloigner alors que j’aimerais me mêler à vous. Mon malheur est doublement pénible pour moi parce qu’il me réduit à être mal compris. Pour moi, il ne peut y avoir de détente en société, ni de conversations raffinées, ni d’échanges d’idées. Je dois vivre presque seul, comme un banni, et je ne peux me mêler à la société que lorsque cela devient strictement indispensable. Quand je m’approche des gens, une terreur sans nom s’empare de moi et je crains de m’exposer à trahir mon état.

Il en a été ainsi pendant les six derniers mois que j’ai passés à la campagne. En m’invitant à ménager mes oreilles autant que possible, mon médecin compétent est presque allé à la rencontre de mon actuelle disposition naturelle bien que poussé parfois instinctivement vers la société, je m’y sois laissé aller. Mais quelle humiliation pour moi quand quelqu’un à côté de moi entendait au loin une flûte et que moi je n’entendais rien ; ou quand quelqu’un entendait un berger chanter et moi, là encore, rien. De tels événements m’ont poussé presque au désespoir ; un peu plus et j’aurais mis fin à ma vie.

C’est seulement mon art qui m’a retenu. Ah ! il me semblait impossible de quitter le monde avant d’avoir donné le jour à tout ce que je sentais en moi, et c’est ainsi que j’ai enduré cette vie misérable – vraiment misérable, avec un corps si sensible qu’un changement un peu brusque peut me faire passer du meilleur état au pire.

De la patience, me dit-on. Je dois désormais en faire mon guide. Et c’est ce que j’ai fait. J’espère que ma résolution de persévérer durera jusqu’à ce qu’il plaise aux Parques impitoyables de couper le fil. Peut-être irai-je mieux, peut-être non ; je suis prêt. À l’âge de vingt-huit ans, être déjà obligé de se mettre à philosopher, ce n’est pas chose facile, et pour un musicien c’est plus difficile que pour tout autre.

Être divin, tu vois au plus profond de mon âme ; tu sais qu’elle est habitée de l’amour des hommes et du désir de faire le bien — Ô humains, quand vous lirez un jour ceci, pensez que vous m’avez fait du tort ; et celui qui est dans le malheur pourra se consoler en trouvant quelqu’un qui lui ressemble, quelqu’un qui, en dépit de tous les obstacles de la nature, aura pourtant fait tout son possible pour être admis dans le cercle des artistes et des hommes de valeur.

Vous mes frères Carl et…, dès que je serai mort et si le docteur Schmidt vit encore, demandez-lui en mon nom de vous faire une description de ma maladie et vous joindrez cette feuille-ci à son compte rendu, pour qu’au moins après ma mort le maximum de personnes se réconcilie avec moi.

En même temps, je vous institue ici, vous deux, héritiers de ma petite fortune (si on peut l’appeler ainsi). Partagez-la équitablement, entendez-vous et aidez-vous mutuellement. Ce que vous avez fait contre moi, je vous l’ai pardonné depuis longtemps, vous le savez. Toi, frère Carl, je te remercie encore tout particulièrement de l’attachement que tu m’as témoigné ces temps-ci. Mon vœu est que votre vie soit meilleure et plus libre de soucis que la mienne. Recommandez la vertu à vos enfants, elle seule peut rendre heureux et non l’argent, je parle en connaissance de cause. C’est elle qui m’a relevé au temps de ma misère : c’est à elle et à mon art que je dois de n’avoir pas terminé ma vie par un suicide.

Adieu et aimez-vous !

Je remercie tous mes amis, en particulier le prince Lichnowsky et le professeur Schmidt. Les instruments donnés par le prince L., je souhaite qu’ils puissent être conservés chez l’un d’entre vous, mais ils ne doivent pas être pour vous un sujet de dispute, et, si un jour vous trouvez la chose plus avantageuse, vendez-les. Que je suis content de pouvoir vous être utile encore dans ma tombe ! Ainsi soit-il. C’est avec joie que je vais au devant de la mort. Si elle arrive avant que j’aie eu l’occasion de déployer toutes mes capacités artistiques — elle viendra toujours trop tôt en dépit de mon dur destin, et je voudrais qu’elle soit plus tardive — même ainsi je suis content : ne me délivre-t-elle pas d’un état de souffrance sans fin ? Viens à ton heure, je vais au-devant de toi courageusement.

Adieu, et ne m’oubliez pas tout à fait après ma mort, je le mérite de votre part, car de mon vivant j’ai souvent pensé à vous, et à la façon de vous rendre heureux. Soyez-le.

Ludwig van Beethoven

Heiligenstadt le 6 octobre 1802 — Ainsi je prends congé de toi — et cela bien tristement — car la douce espérance que j’ai emportée ici, d’être guéri au moins jusqu’à un certain point, je dois l’abandonner complètement à présent ; telles les feuilles d’automne qui tombent et se fanent, cette espérance s’est desséchée pour moi. Je pars presque comme je suis venu. Même ce fier courage — qui m’a souvent animé dans les beaux jours de l’été — il a disparu.

Ô Providence, donne-moi une fois au moins un jour de joie pure. C’est que je suis privé depuis si longtemps déjà de l’écho intime de la vraie joie ! Oh quand, oh quand, ô Divinité, pourrai-je l’éprouver de nouveau dans le temple de la nature et de l’humanité. Jamais ? Non. Oh ! ce serait trop dur !

Source : Beethoven (Ludwig van), « Testament d'Heiligenstadt », trad. par Michel Lecompte, in Lecompte (Michel), Guide illustré de la musique symphonique de Beethoven, Paris, Fayard, 1996.

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Beethoven, Ludwig van

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