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Berg, Lulu (extrait)

Berg n'a pas achevé l’orchestration de l'acte III de Lulu, mais il a composé une fin pour ses Cinq Morceaux symphoniques de Lulu (1934). Cette scène finale reprend de nombreux thèmes de l'opéra : après la gloire, le déclin, dans une scène d'un réalisme noir, aux dialogues crus. La figure de Jack l’Éventreur, figure inversée du Dr Schön tué à l'acte II, vient accomplir le destin de l'héroïne. Dans la partition, l'accord de douze notes qui précède le « cri de mort » de Lulu, puis le chant bref et poignant de la comtesse, conduisent l'opéra à des sommets de tension et d'émotion.

Lulu de Berg (acte III, scène 2)

Adagio

(Lulu ouvre la porte et fait entrer Jack.)

JACK (c'est un homme trapu aux mouvements souples, il a le teint pâle, les yeux rouges, d'épais sourcils froncés, la moustache tombante, une barbichette, des favoris touffus et des mains rougeaudes aux ongles rongés. Son regard est collé au sol. Il porte un pardessus sombre et un petit feutre rond.)

(remarquant la comtesse) Qui est-ce ?

LULU

Ma sœur ! Elle est folle.

JACK (pensif)

Folle ? (se tournant à nouveau vers Lulu) On dirait que tu as une belle bouche.

LULU

Je la tiens de ma mère !

JACK

Ça se voit ! Combien veux-tu ?

LULU

Vous ne voulez pas rester toute la nuit ?

JACK

Non, je n'ai pas le temps, je dois rentrer.

LULU

Vous trouverez une excuse demain en rentrant.

JACK

Alors, combien veux-tu ? Je n'ai pas beaucoup d'argent.

LULU

Je ne demande pas des monceaux d'or, mais quand même une petite pièce.

JACK
(se tourne vers la porte)

Alors bonsoir !

LULU (le retient)

Restez, pour l'amour du Ciel !

JACK

Non, donne-moi tout.

LULU (lui donne la pièce)

Eh bien, mon Dieu, soit !… Mais maintenant

(Elle prend la lampe.)

JACK

Pas besoin de lumière, la lune brille !

LULU

Comme vous voudrez. (elle pose la lampe proche de Jack et l’enlace.) Je ne vous ferai pas mal. (douloureusement) Vous me plaisez. Ne m’obligez pas à mendier plus longtemps.

JACK

Je n’ai rien contre.

(Il la suit dans sa chambre et on l'entend verrouiller la porte de l'intérieur. La lampe s'éteint. Dans le vestibule, la lumière de la lune découpe sur le sol sous les deux fenêtres, deux carrés lumineux. Tout est nettement visible dans la pièce.)

JACK
(passe devant la comtesse et ouvre le réduit)

Pourquoi devrais-je rester jusqu'à demain ? C'est louche ! On me retournera les poches dans mon sommeil.

LULU

Non, je ne fais pas ça. Personne ne fera ça ! Ne repartez pas à cause de ça. Je vous en prie.

JACK

Combien veux-tu ?

LULU
(hésitant)

Alors donnez-moi la moitié de ce que j'ai dit.

JACK

Non, c'est trop ! Tu n'as pas l'air de faire ce métier depuis longtemps.

LULU

C'est le premier jour.

(La comtesse Geschwitz, toujours à genoux, s'est à demi redressée devant Jack. Lulu l'écarte de Jack.)

Tout doux !

JACK

Ce n'est pas ta sœur. Elle est amoureuse de toi.

(caressant la tête de la Geschwitz comme à un chien)

Pauvre bête !

(Il se retourne vers Lulu et la scrute du regard.)

LULU

Pourquoi me regardez-vous comme ça tout à coup ?

JACK

Je t’ai jugée à ta démarche. Je me suis dit : elle doit être bien faite.

LULU

Comment voit-on ces choses-là ?

JACK

J'ai même vu que tu as une jolie bouche. Mais je n'ai qu'une pièce en argent sur moi.

LULU

Qu'importe. Donne-la.

JACK

Mais il faudra que tu me rendes la moitié pour que je prenne l'omnibus demain matin.

LULU

Je n'ai rien sur moi.

JACK

Vérifie ! Fouille tes poches !

LULU (lui tendant la main)

Voilà tout ce que j'ai.

JACK

Donne-moi cette pièce !

LULU

Je ferai la monnaie demain matin et te donnerai la moitié.

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Source : Berg (Alban), Lulu, trad. par Bernard Banoun, Paris, l'Avant-scène opéra, n° 181-182.

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Berg, Alban ; Lulu [Alban Berg] ; expressionnisme (musique)

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