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Bismarck, Pensées et souvenirs (extrait 2)

En 1875, craignant que la France prépare la revanche de 1870-1871, certains politiques allemands lancent la rumeur d’une guerre préventive. Sachant que l’opinion européenne, favorable au statu quo continental, refuse toute agression contre la France, le prince Otto von Bismarck affirme avoir évacué d’emblée une telle action. Mais il regrette le dépérissement de « l’alliance des trois empereurs » ; car, fidèle à sa stratégie d’isolement de la République française, il juge que seul un ordre monarchique conservateur et stable peut préserver la paix européenne et la grandeur allemande.

La politique bismarckienne en 1875

Si les gouvernements monarchiques ne s’entendent pas en vue de défendre les intérêts de l’ordre politique et social, si, au contraire, ils se mettent à la remorque des mouvements chauvins de leurs sujets, je crains que les luttes qu’il faudra soutenir contre le socialisme international et révolutionnaire n’en soient d’autant plus dangereuses et plus pénibles, et que la victoire de l’ordre monarchique n’en devienne que plus douteuse. J’ai cherché, depuis 1871, une garantie contre ces luttes, et j’ai pris celle qui était le plus à ma portée : c’était l’alliance des trois empereurs. Je me suis efforcé en même temps d’engager le principe monarchique en Italie à prendre cette alliance pour point d’appui. J’avais bon espoir dans le succès de mon entreprise lorsque eurent lieu, d’abord en 1872, à Berlin, l’entrevue des trois empereurs, bientôt après, en mai, la visite de notre empereur à Saint-Pétersbourg, en septembre celle du roi d’Italie à Berlin, et au mois d’octobre de l’année suivante, celle de l’empereur d’Allemagne à Vienne. Toutes les espérances furent troublées pour la première fois en 1875 par les excitations du prince Gortchakov qui propagea ce mensonge que nous voulions surprendre la France, avant qu’elle ne se fût relevée de ses blessures. […] J’ai été, par principe, un adversaire décidé des guerres faites en quelque sorte par anticipation, c’est-à-dire des guerres offensives, entreprises uniquement parce que l’on prévoit que, plus tard, on aurait à combattre un ennemi mieux préparé. L’opinion de nos autorités militaires s’accordait à dire qu’en 1875 notre victoire dans une guerre avec la France eût été probable ; mais ce qui l’était moins, c’est que les autres puissances fussent restées neutres. Déjà, dans les derniers mois avant les négociations de Versailles, le danger d’une immixtion de l’Europe m’inquiétait journellement ; à plus forte raison, le caractère, en apparence odieux, d’une attaque que nous n’aurions faite que pour ne pas permettre à la France de reprendre haleine, aurait fourni à l’Angleterre une occasion excellente pour débiter des phrases humanitaires, et à la Russie une bonne raison d’abandonner la politique d’amitié personnelle des trois empereurs, pour ne plus envisager que le seul intérêt de la froide politique russe. […] On s’explique aisément qu’il y ait pour la Russie une limite au-delà de laquelle on ne permettra pas qu’on diminue l’influence de la France. Cette limite, à ce que je crois, fut atteinte par le traité de Francfort, et peut-être en 1870 et 1871 ne s’était-on pas encore aussi bien rendu compte de ce fait que cinq ans plus tard. J’ai de la peine à croire que, pendant la durée de notre guerre, le cabinet russe ait prévu clairement qu’il aurait comme voisine une Allemagne si forte et si raffermie. En 1875, j’étais déjà convaincu que, sur les bords de la Néva, on se demandait, non sans quelque doute, si l’on avait bien eu raison de ne pas intervenir et de laisser les choses aller si loin […]. Si à cette époque nous avions voulu recommencer la guerre pour empêcher la convalescence de la France encore malade, il y aurait eu sans doute quelques conférences mort-nées pour éviter la guerre, ensuite notre expédition en France se fût trouvée dans la situation que je redoutais tant à Versailles quand je vis le siège de Paris traîner en longueur. La guerre ne se serait pas terminée par un traité de paix conclu en tête-à-tête, mais par un Congrès comme en 1814, la France vaincue aurait siégé à ce Congrès, dirigé peut-être, comme à cette époque, par un nouveau Talleyrand, tant était grande la jalousie qu’on avait contre nous !

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Source : Bismarck (prince Otto von), Pensées et souvenirs, tome 2, trad. de 1898.

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Allemagne ; Bismarck, Otto von

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