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Brunet, Champs et contrechamps (extrait)

Paru en 1997, le premier volume de Champs et contrechamps, sous-titré raisons de géographe, rassemble les textes d’articles et de conférences donnés par Roger Brunet au cours des dix années précédentes. En rupture avec la géographie déterministe de Vidal de la Blache, Brunet entend faire de cette science un objet de débat. Que peut apporter la géographie à l’intelligence d’un monde qui a connu de profonds bouleversements depuis les années quatre-vingt ? Comment lier le savoir géographique et la pratique sociale ? À quoi peut servir la connaissance du territoire ? Telles sont quelques-unes des pistes de réflexion que le géographe ébauche dans l’avant-propos dont est issu le texte suivant.

Champs et contrechamps : raisons de géographe de Roger Brunet

Connaître le territoire

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La géographie répond à l’une des plus élémentaires curiosités : situer et se situer. Elle dit d’abord la scène de nos exploits, et des agissements des autres. Elle a, et elle doit conserver, un habit de nomenclature et de carte ; les historiens ont bien leurs dates, les naturalistes leurs minéraux ou leurs classifications. Nommer et situer les lieux fait partie des joies de la connaissance, et même suscite le rêve ; on n’a jamais fini d’explorer le globe, ou la mappemonde. Ceux qui « aiment la géographie » comprennent cela. Mais c’est bien plus encore : c’est découvrir l’on est, c’est-à-dire dans quoi, avec qui, au milieu de quoi, en bout de quoi et de qui. Ce qui s’en suit n’a rien d’innocent.

Le fondement de la géographie, c’est donc identifier et comprendre les lieux, les réseaux qui les lient, les territoires qu’ils forment : c’est saisir le « milieu » où je vis, où les autres vivent : un savoir fondamental pour tout habitant-acteur, pour toute entreprise, pour toute communauté qui doit gérer son territoire approprié. Satisfaire ces curiosités élémentaires est retrouver celles des Grecs : qui sont ces autres, et qu’allons-nous en faire, ou faire avec ? S’en défendre, échanger, chaparder ? Les mythes de la conquête ou de la rapine avec l’Iliade, de l’exploration avec l’Odyssée, sont des mythes fondamentaux du « sentiment géographique », comme dirait Erik Orsenna.

Les limites, les dérives et les tentations de ce fonds de légitimité sont bien connues : la géographie les a toutes éprouvées, et avec elle tous ceux qui n’ont d’elle qu’une idée rapide, un souvenir scolaire attristé. C’est se contenter du cadre, sans s’occuper des acteurs et de leurs actes. C’est décrire pour décrire, et se satisfaire d’évidences, comme l’a cru Alain Besançon. C’est s’extasier devant la singularité, sans vouloir voir la communauté, ou même l’universalité de certains processus, à l’instar de géographes qui croient être à la mode en revenant à la monographie du passé, fatigués d’avance à l’idée d’apprendre à mesurer, à comparer, voire à comprendre, et qui s’en justifient par le facile éloge de la différence. C’est croire au déterminisme des configurations, à la fatalité des lieux : la géographie est sommée de justifier nos actions, ou nos erreurs ; « c’est la faute à la géographie », « la géographie commande », « on fait la politique de sa géographie », comme l’ont tant dit Napoléon et quelques autres, dont la géographie n’était pas le fort et qui la limitaient aux dures carapaces des montagnes et des villes. C’est la réduire au naturel, sinon au primitif, au motif que Michelet demanda qu’elle dît « le matérialisme de l’histoire », afin d’aider à mesurer par là l’ampleur de l’émancipation des hommes : bel objectif, cruelle assignation qui, avec la complicité aveugle de Vidal de la Blache, dévoya la géographie durant plus d’un siècle, et creusa ces ornières dont elle n’est pas partout sortie. C’est encore idéologiser le territoire : si Marx omit de s’y intéresser, ce qui posa tant de problèmes à bien des géographes qui se voulaient marxistes, Heidegger ne l’oublia point, au service des ses combats. La géographie, qui n’a pas eu beaucoup de philosophes mieux estimables pour l’aider, s’en trouve parfois dévoyée pour justifier les « raisons » du « sol », des « racines » ou du territoire biologique, les géopolitiques de l’inégalité, voire les purifications ethniques.

Le territoire, qui est le pain de la géographie, mais non certes son exclusive propriété, mérite plus d’égards, et de réflexions. Il nous faut en comprendre les modes de production, les usages, le fonctionnement, les fragilités. Tous les jours l’humanité produit du territoire comme elle produit de l’art, de la culture, du droit, de l’histoire. Elle le fait de coutume par inadvertance, inconsciemment, simplement en travaillant et en se reproduisant ; il arrive que ce soit avec un projet, une volonté d’aménagement. Elle agit sur le territoire à partir des héritages qu’elle reçoit, qui forcent ou orientent ses actions ; elle les accepte, les modifie ou les conteste. L’action sur le territoire met en jeu des acteurs, dont il est bien nécessaire d’apprécier les stratégies et les tactiques, les moyens et les limites. En retour, le territoire devient milieu de l’action, qu’il contraint ou qu’il suscite par ses formes et ses contenus. Héritages et acteurs, milieux et territoires : la dimension géographique ajoute le chorê aux dialectiques de la technê et de la physis. À trois, les interactions sont autrement plus riches et divertissantes.

Source : Brunet (Roger), Champs et contrechamps : raisons de géographe, Paris, Belin, 1997.

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géographie ; Brunet, Roger

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