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Dans Trois Lumières, un recueil de souvenirs, Fritz Lang raconte la genèse du Docteur Mabuse, personnage emblématique des troubles et des angoisses qui ont miné, jusqu’à l’effondrement, la République de Weimar. Ce bref extrait nous permet d’apprécier le profond ancrage du cinéma de Lang dans la réalité politique et sociale de son temps.
À propos du docteur Mabuse (extrait)
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Le Testament du Dr Mabuse fut réalisé entre la fin de 1932 et le début de 1933. C'était le troisième film d'une série consacrée au personnage du Dr Mabuse. Les deux premiers, Mabuse le Joueur et Inferno, étaient adaptés du roman de Norbert Jacques et furent réalisés en 1922. Le scénario était dû à Thea von Harbou et à moi-même. La toile de fond de ces films était le présent d'alors, les années qui suivirent immédiatement la Première Guerre mondiale. Les hommes de cette époque se trouvaient pour la première fois devoir affronter une situation qui leur était inconnue : l'inflation. Ce fut une période d'incertitude, d'hystérie et de corruption effrénées.
Je m'inspirai, consciemment, d'épisodes réellement survenus en Allemagne et ailleurs. Par exemple, à la fin du second film, le Dr Mabuse se barricade chez lui avec ses hommes et se défend par les armes contre la police et les troupes régulières. Cet épisode avait pour point de départ le célèbre fait divers de Fort Chabrol, où un bandit-automobiliste s'opposa par la force à l'irruption dans sa tanière de la police française. Au début du film je montrais, par des images rapides, des combats de rue et des barricades, analogues à celles qui surgirent dans une Allemagne qui avait perdu la guerre ; une brève scène, le meurtre d'un ministre, s'inspirait de l'assassinat de Rathenau. Je crois me rappeler aussi qu'un metteur en scène de mes amis m'envoya d'Amérique un livre sur Al Capone. Probablement cela m'a aussi un peu influencé.
Sur cet arrière-plan j'ai cherché à inscrire le supercriminel, l'homme qui prépare ses méfaits quasi scientifiquement avant de les exécuter en personne, ou de les faire exécuter par d'autres, avec une précision mathématique. Il contrôle les membres de son organisation au moyen de la terreur. Une rébellion à ses ordres signifie la mort sûre. Le Dr Mabuse qui dit de lui-même : « Je suis la loi » est le criminel parfait, le grand montreur de marionnettes, celui qui organise dans les coulisses le crime parfait. Il est en lutte ouverte contre les institutions sociales existantes, il est le grand joueur qui joue en bourse avec l'argent, avec l'amour et avec le destin des hommes, mais qui dans ses crimes ne laisse rien au hasard. Son arme favorite est l'hypnose. (Si je me souviens bien, dans Dr Mabuse nous montrions pour la première fois l'hypnose à l'écran, et il fallut surmonter de grandes difficultés de censure, car à cette époque il était interdit de montrer l'hypnose dans un film.) La conception du monde de Mabuse conduit ce criminel fou de grandeur directement à la folie.
Source : Lang (Fritz), Trois Lumières, textes réunis et présentés par Alfred Eibel, éditions Flammarion, coll. « Cinémas », Paris, 1988.
Figure dans
Lang, Fritz ; Docteur Mabuse, le [Fritz Lang]
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