République, IIe
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République, IIe
2. L’illusion lyrique ou l’échec d’une république romantique
1. L’élan révolutionnaire

La crise politique menant à l’insurrection révolutionnaire des 22-25 février 1848 se développe sur l’humus d’un malaise économique et social qui mine la monarchie de Juillet depuis le début des années 1840 (voir Révolution française de février 1848).

La crise de subsistance des années 1845-1846 — la dernière en date, en France —, avec ses récoltes déficitaires, son augmentation des prix et ses émeutes rurales et ouvrières, plonge le pays dans une intense confusion sociale. En dépit de la bonne récolte de 1847, le retour à la stabilité tarde. Les masses et une partie importante de la petite et moyenne bourgeoisie se rapprochent alors d’un idéal républicain en rupture avec la monarchie. Le mécontentement politique qui s’ensuit s’exprime dans la « campagne des Banquets » (juillet 1847-février 1848). Celle-ci réunit l’opposition au régime de Louis-Philippe autour d’un thème clef : la réforme électorale, synonyme d’une meilleure représentativité des élus et d’une démocratisation de la vie politique. Au cours de banquets (substituts des réunions interdites), les toasts qu’on porte à la réforme électorale, au suffrage universel et à la République suppléent alors les discours politiques prohibés.

La Révolution elle-même a pour cause immédiate une manifestation de protestation contre l’interdiction du dernier banquet, prévu le 22 février 1848, afin de protester contre le refus du ministère Guizot d’avaliser une réforme électorale. Le 14 février, François Guizot interdit le banquet à venir. Le 21, craignant d’être débordés par un large mouvement de protestation populaire, ses organisateurs tentent de l’annuler. Mais il est trop tard. Du 22 au 25 février, le peuple parisien prend le pouvoir. Le 24, le roi Louis-Philippe abdique et un gouvernement provisoire est immédiatement formé.

2. Les modérés en position de force

Le gouvernement provisoire naît d’une négociation entre deux organisations politiques constituées le 25 février 1848 : l’une au Palais-Bourbon, modérée, composée de députés républicains non socialistes ; l’autre à l’Hôtel de ville, républicaine, formée de personnalités civiles. Les onze membres du gouvernement provisoire reflètent cette hétérogénéité : du côté du National d’Armand Marrast (lui-même membre du gouvernement), les anciens députés Lamartine, Ledru-Rollin, Dupont de l’Eure, François Arago, Adolphe Crémieux, Marie, Garnier-Pagès ; du côté de la Réforme de Ferdinand Flocon (également membre du gouvernement), le théoricien socialiste Louis Blanc et l’« ouvrier » Albert. En dépit des espoirs du peuple insurgé, cette faible représentation socialiste prouve que le gouvernement est d’emblée dominé par des hommes de pouvoir acquis à un changement plus réformateur que révolutionnaire. En somme, si l’hétérogène unanimité du groupe l’emporte symboliquement (un « chef d’État à onze têtes » selon les termes de l’historien Maurice Agulhon), les hommes de la gauche républicaine n’y sont pas en position de force.

La composition du gouvernement provisoire ne présuppose donc pas un désir de rupture révolutionnaire, évidence confortée par la combinaison du ministère façonné par le gouvernement : Louis Blanc et Albert n’y disposent d’aucun maroquin ; en revanche, les postes clefs sont contrôlés par les anciens députés (Lamartine aux Affaires étrangères et chef du gouvernement, Ledru-Rollin à l’Intérieur). En outre, des ministres modérés ne siégeant pas au gouvernement sont appelés en renfort : Sadi Carnot à l’Instruction publique, Bethmont au Commerce, le général Bedeau à la Guerre, le colonel Charras et Victor Schoelcher respectivement secrétaires d’État à la Guerre et à la Marine.

3. Les mesures du gouvernement provisoire

Si les décisions du gouvernement introduisent une rupture politique avec la monarchie de Juillet, le maintien du drapeau tricolore contre le drapeau rouge (ayant les préférences du peuple insurgé) souligne de manière emblématique l’ancrage modéré de l’action entreprise.

Néanmoins, plusieurs décisions symboliques touchent aux thèmes de la dignité humaine et de la liberté du peuple. À l’instigation de Victor Schoelcher, l’abolition de l’esclavage est décrétée le 4 mars 1848. Sur un autre plan, le recrutement de la Garde nationale se démocratise (17 mars). Plusieurs décrets et principes rapidement édictés illustrent la volonté subséquente de démocratiser le débat et la vie politiques. Le 25 février, la peine de mort pour délit politique est abrogée. Le 2 mars, le principe du suffrage universel est adopté, offrant une réponse forte au peuple qui aspire depuis longtemps à une réforme électorale démocratique. Le 4 mars, la liberté totale de la presse et de réunion est adoptée. Le lendemain, un décret organise les futures élections à la Constituante. À ces mesures s’ajoutent des événements témoignant d’une rapide libéralisation de la vie publique : démis en janvier, Jules Michelet est réintégré au Collège de France en février ; Karl Marx, exilé, rentre à Paris courant mars.

En matière économique, le gouvernement s’affronte à la crise et à l’inquiétude des entrepreneurs qui hésitent à reprendre l’activité devant le risque d’émeutes. Pour relancer la circulation monétaire et l’activité économique, des coupures de 100 francs au cours forcé sont émises. Pour soutenir le Trésor Public et nourrir le portefeuille gouvernemental, l’impôt des « 45 centimes » est institué.

À la charnière de l’économie et du social, le gouvernement doit résoudre avec célérité la question du chômage endémique, car celui-ci porte en germes d’éventuels désordres populaires. Pour des raisons identiques, il doit légiférer sur le droit et sur les conditions du travail. Après la proclamation préliminaire du « droit au travail » (25 février 1848) et la réduction du temps de travail de 11 à 10 heures (2 mars), l’organisation des Ateliers nationaux (6 mars) se fait sous l’égide de Marie, ministre des Travaux publics. Ces Ateliers nationaux offrent du travail aux chômeurs, limitant ainsi les effets de la crise, tout en retenant les élans critiques d’un prolétariat urbain miséreux, susceptible d’adhérer aux clubs de gauche et de participer à quelque soulèvement. Le gouvernement est, en effet, échaudé dès le 28 février 1848 par une manifestation revendiquant la création d’un ministère du Travail.

4. De l’enthousiasme à la fin des bons sentiments…

L’ensemble de ces mesures enthousiasme la capitale et les provinces françaises où des révoltes ont accompagné la Révolution de février. Des clubs se constituent partout, surtout à Paris, attirant les désœuvrés en dépit de l’ouverture des Ateliers nationaux (100 000 clubistes environ). Alexis de Tocqueville témoigne de cette effusion : « Dès le 25 février, mille systèmes étranges sortirent de l’esprit des novateurs, et se répandirent dans l’esprit troublé de la foule ». C’est un fait que le gouvernement a permis une totale liberté de propagande, d’expression, de réunion. De ce fait, la Révolution — point théorique de jonction entre les utopies d’Étienne Cabet et de Charles Fourier, le saint-simonisme, l’égalitarisme et la liberté — abreuve le romantisme d’époque et ébranle les mentalités. Cette déstabilisation et l’état de relative béatitude qu’elle entraîne expliquent le recours à l’expression « illusion lyrique » pour désigner la période de février-mars 1848. Mais, rapidement, cette illusion se heurte à la réalité : les fractures politiques et sociales se rouvrent vite, comme le montre l’enjeu des élections d’avril 1848.

Dès mars 1848, craignant des notables des campagnes un vote conservateur qui anéantirait l’œuvre entamée, les républicains radicaux (les « démoc-soc ») se mobilisent pour obtenir un report des élections du 9 avril. Le 17 mars, sous la conduite du chef de file socialiste Auguste Blanqui, redouté pour son influence sur le peuple, une délégation obtient un report dérisoire, jusqu’au 23 avril. Le 16 avril, la rue est à nouveau en ébullition : deux manifestations, l’une de protestation, l’autre progouvernementale, se partagent le pavé parisien. De fait, deux mois après l’élan et le pacte de février, l’ombre de la lutte des classes alourdit le climat.

Le 23 avril 1848, les électeurs (masculins) se rendent aux urnes des chefs-lieux de canton. Ils y sont souvent menés par le curé, initiative préfigurant l’influence de l’Église sur la future assemblée. Les résultats donnent une majorité écrasante aux modérés du groupe « National » (en référence au journal) partagés, selon l’expression consacrée, entre les républicains de la veille (280 environ) et ceux du lendemain (un peu plus de 200). Les royalistes obtiennent, pour leur part, 300 sièges. Enfin, fédérés autour de la Réforme, clubistes, radicaux et socialistes ne comptent qu’une centaine d’élus.

Portée au succès par la France provinciale des notables, soucieuse de limiter l’impact de la Révolution de février, la République bourgeoise et modérée s’installe, prête à ramener l’ordre.

5. Le rétablissement de l’ordre

Le rétablissement de l’ordre intervient en deux temps : à travers la conquête de la République par les modérés, puis à travers le châtiment des insurgés de juin.

Le 4 mai 1848, les 900 « représentants du peuple » se réunissent pour la première fois afin de proclamer une République légitime et modérée. Mais l’Assemblée constituante doit aussitôt faire face aux troubles sociaux et politiques, relancés par l’âpreté de la campagne électorale. Ainsi, le 26 avril, à Rouen, une trentaine de républicains sont tués lors d’une manifestation faisant suite à la défaite du socialiste Deschamps face au modéré Sénard, très hostile au soutien public des Ateliers nationaux.

Pour les hommes de la République nouvelle, il faut museler la ferveur rouge. La désignation par la Constituante, les 9-10 mai 1848, d’une « commission exécutive » chargée de former le gouvernement marque l’ouverture de la répression contre-révolutionnaire. La commission fonctionne selon le principe d’une présidence collégiale, cinq directeurs trônant au-dessus du corps ministériel. Dans un ordre d’élection très significatif, elle comprend Arago, Garnier-Pagès, Marie, Lamartine, Ledru-Rollin. Les plus avancés des modérés, Lamartine et Ledru-Rollin, reculent dans la hiérarchie exécutive. Quant aux socialistes, ils en disparaissent : Louis Blanc et Albert se perdent dans la masse de l’Assemblée.

Le rétablissement de l’ordre commence, rendu plus impérieux par l’exaltation qui enfièvre les milieux socialistes. Le 15 mai 1848 en effet, une importante manifestation d’extrême gauche (150 000 personnes) aboutit à une tentative de coup d’État. Aussitôt, sous l’influence des républicains du lendemain, le front de l’ordre sévit : les clubs passent sous surveillance et l’existence des Ateliers nationaux est remise en cause lorsque Lamartine propose une nationalisation des chemins de fer afin de donner du travail aux chômeurs. L’éventuelle suppression du principal acquis social de février met le feu aux poudres. Puisant leurs effectifs parmi la masse des 115 000 hommes travaillant pour les Ateliers nationaux, les manifestations se multiplient, autant que les arrestations dans les milieux ouvriers. Cette crise ouverte débouche sur un nouvelle insurrection parisienne (23-24 et 25 juin 1848) après l’annonce, le 21, de la fermeture des Ateliers nationaux et de l’imminente affectation des travailleurs en province.

Soutenue par une bourgeoisie terrorisée à l’idée que la Révolution devienne incontrôlable, la répression est meurtrière : 1 500 fusillées (sur 4 500 morts) ; 4 000 des 16 000 « séditieux » arrêtés, puis emprisonnés ou condamnés à la transportation en Algérie. Les journées de juin 1848 mettent un terme brutal à l’histoire de la Révolution et à l’« Illusion lyrique » qu’elle a nourrie.