Cannes, Festival international du film de
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Cannes, Festival international du film de
3. Histoire du festival de Cannes
1. La création du festival, un acte politique

L’exposition universelle de 1937 démontre tout l’intérêt commercial et le prestige national qui découlent d’une confrontation internationale de films. À cet égard, il faut rappeler que chaque pays présent à l’exposition universelle possède une salle de projection. Un grand prix du cinéma, très officiel et présidé par le ministère de l’Agriculture, est même décerné — auquel répond le prix Louis-Delluc, créé par des journalistes la même année.

Mais la véritable préhistoire du festival de Cannes est italienne. Depuis 1932 se tient à Venise, à l’initiative notamment de Mussolini qui en fait un tremplin pour la propagande fasciste, la Mostra internazionale d’arte cinematografica. En réaction à cette manifestation, le gouvernement français décide de se doter de son propre festival international du film, financé en partie par l’État et en partie par le conseil général des Alpes-Maritimes. C’est donc une décision politique qui est à l’origine de la création du festival de Cannes.

La première édition, prévue du 1er au 20 septembre 1939, est interrompue par la déclaration de guerre. Le premier festival ne peut donc avoir lieu qu’en 1946, lorsque le projet de Philippe Erlanger, premier délégué général du festival, est finalement accepté par le gouvernement français, les autorités cannoises et les représentants de la profession cinématographique. L’organisation du festival relève de l’Association française d’action artistique, elle-même placée sous le patronage des ministères de l’Éducation nationale et des Affaires étrangères ainsi que du Centre national de la cinématographie (CNC).

À l’origine, le festival de Cannes est conçu comme une manifestation professionnelle dont l’ambition est de réunir les films les plus représentatifs réalisés dans l’année par les principaux pays producteurs.

2. La première édition

Le 20 septembre 1946 s’ouvre la première édition qui réunit 21 pays présentant 68 courts-métrages et 42 longs-métrages. L’internationalisme et l’optimisme d’après-guerre caractérisent le premier festival. Les organisateurs mettent l’accent sur l’émulation mutuelle entre les productions nationales. Le prix spécial du jury est décerné à la Bataille du rail de René Clément (1946) ; Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini (1945), film-manifeste du néoréalisme italien, est en revanche froidement accueilli par les critiques.

Si la satisfaction est au rendez-vous, l’engagement financier ne suit pas, et il faut attendre plusieurs années avant que la survie financière de l’institution soit assurée. De plus, Cannes ne possède pas de lieu adéquat pour accueillir les projections et les invités. Un Palais du Festival ouvre in extremis en 1947, mais connaît des aménagements jusqu’en 1949. Enfin, la paix revenue, le festival de Cannes doit s’entendre avec celui de Venise quant au calendrier : un « traité de paix » permet à la Mostra de garder ses dates et Cannes passe au printemps. Ces nombreux ajustements conduisent à l’annulation des festivals en 1948 et 1950.

3. Les années 1950 : un festival en quête d’identité

Les premières années sont placées sous le signe du patriotisme, des mondanités mais aussi des incidents diplomatiques. Pour les autorités françaises, le festival de Cannes est une affaire politique de prestige national ; pour Cannes, une source économique de revenus touristiques. Les nations s’y livrent à de véritables batailles de luxe ; banquets, bals et festivités s’y succèdent sans relâche. Les médias viennent y célébrer une kermesse aux étoiles, ponctuée de scandales quand la starlette Simone Silva dévoile sa poitrine en compagnie de Robert Mitchum qui manque d’être interdit de séjour à Hollywood. On assiste parallèlement à une multiplication des incidents diplomatiques. En 1956, le film Nuit et Brouillard d’Alain Resnais (1955), documentaire sur les camps de concentration, provoque presque un scandale.

Néanmoins, après les tâtonnements des premières années, le festival de Cannes prend bientôt ses marques, trouve son grand prix (la palme d’or, en 1955) et devient au cours des années 1950 la grand-messe du cinéma mondial. Le vœu d’André Bazin se réalise, lui qui demandait au festival de se soucier un peu moins des festivités et de la diplomatie et un peu plus du cinéma. De fait, les journalistes et les critiques sont de plus en plus nombreux à fréquenter cet événement. Cannes permet aussi de découvrir le nouveau visage du cinéma mondial. En 1952, c’est sous pavillon marocain qu’Orson Welles obtient le grand prix avec Othello (1949-1952). Les grands cinéastes américains comme Elia Kazan, William Wyler, Vincente Minnelli, Robert Wise, Joseph Mankiewicz y présentent leurs principales œuvres. De même que Ingmar Bergman, Federico Fellini, Satyajit Ray, Michelangelo Antonioni, Akira Kurosawa et Luis Buñuel. Le festival se fait largement l’écho du néoréalisme italien en accueillant les films de Vittorio De Sica, de Giuseppe De Santis et d’Alberto Lattuada. Cette phase de l’histoire du festival est dominée par Robert Favre Le Bret, ancien secrétaire général de l’Opéra qui jouit de relations mondaines étendues dans les milieux de l’aristocratie, de la finance et de la diplomatie.

4. Les années 1960 : de nouveaux chemins

Avec la naissance du cinéma moderne et les turbulences de Mai 68, l’évolution du festival de Cannes s’accélère et il atteint une dimension incontestable. Dès le début des années 1950, le palmarès est régulièrement critiqué — on a notamment reproché au palmarès d’ignorer les films de Robert Bresson, de Federico Fellini, d’Ingmar Bergman et d’Andrzej Wajda. On s’interroge à l’envi sur la notion controversée de « film de festival ». En 1957, François Truffaut ne mâche pas ses mots à l’encontre d’un festival qui, selon lui, serait un lieu d’intrigues politiques et d’opérations promotionnelles, un festival voué à disparaître, donc.

Mais Cannes fait mieux que survivre et, en 1959, l’année même où s’officialise le Marché du Film, le « jeune Turc » Truffaut est lauréat de la palme d’or pour les Quatre Cents Coups. Néanmoins, Cannes observe avec prudence le phénomène de la Nouvelle Vague. En effet, il faut attendre 1966 pour qu’un film de Jacques Rivette soit sélectionné, 1969 pour un film d’Éric Rohmer, 1978 pour un film de Claude Chabrol, et 1980 pour un film de Jean-Luc Godard (Sauve qui peut (la vie), 1979).

Les événements de Mai 68 marquent un tournant dans l’histoire d’un festival que d’aucuns disent gagné par le conformisme et l’académisme. Il est symptomatiquement inauguré cette année-là par le film de Victor Fleming, Autant en emporte le vent (1939). Les incidents qui émaillent les premières projections et la démission de certains membres du jury provoquent l’interruption du festival et la création consécutive de la Société des réalisateurs de films (SRF). Sur l’initiative de cette dernière est créée l’année suivante (1969) une nouvelle section parallèle, la Quinzaine des réalisateurs, qui va permettre aux cinématographies contestataires de s’exprimer. Le choc est rude mais Cannes digère l’événement à sa manière : loin de refuser ce véritable contre-festival comme il en a le droit, le festival s’en accommode et en profite même pour assouplir son mode de fonctionnement. Ainsi, à partir de 1972, la sélection des films présentés est désormais du seul ressort du festival, et non plus laissée au choix des pays participants comme auparavant.

Autre fait notable : depuis 1962 déjà, à l’instigation du Syndicat français de la critique de cinéma, la Semaine internationale de la critique (historiquement la première section parallèle) se consacre aux premiers et seconds films afin de rester attentive à l’émergence des nouveaux talents. En 1978, la Caméra d’or (récompensant un premier film) est créée pour répondre au même objectif.

5. Les années 1970 : un festival pour la liberté d’expression ?

En 1969, au prix de contorsions diplomatiques inouïes, Robert Favre Le Bret parvient à projeter une copie inachevée d’Andreï Roublev d’Andreï Tarkovski (1964-1967), chef-d’œuvre qui ouvre au cinéaste russe, en butte à la censure dans son pays, les frontières de la diffusion mondiale. Des cinéastes comme Miklos Jancso, Istvan Szabo, Andrzej Wajda ou Andreï Mikhalkov-Konchalovski voient également leur travail reconnu à Cannes et leur conditions de travail nettement améliorées par cette reconnaissance.

En Espagne, où la dictature franquiste sévit, ce sont des réalisateurs comme Luis García Berlanga, Juan Antonio Bardem et Carlos Saura (lauréat du prix spécial du jury pour le magnifique Cría Cuervos, 1976) qui, projetés à Cannes, se trouvent mieux armés pour lutter contre la censure.

Pour nombre de cinéastes issus de pays en voie de développement, une sélection au festival de Cannes entraîne souvent des facilités de financement, comme en témoigne l’œuvre du Malien Souleymane Cissé.

6. Les années 1980 et 1990 : la fête mondiale du Tout-Cinéma

À l’aube des années 1980, la réussite du festival de Cannes est indiscutable. En 1983, souffrant de gigantisme, il change de lieu, passant du Palais de la Croisette à un Palais des Congrès de béton, très rapidement surnommé le « bunker ». Il est à la fois une tribune du cinéma mondial, un miroir de l’évolution des tendances cinématographiques, un tremplin pour de nombreuses écoles, courants et genres de toutes nationalités, et une manifestation destinée à « favoriser le développement de l’industrie du film dans le monde ».

Carrefour d’enjeux financiers (l’achat et la vente de films sont officialisés depuis 1959) et d’implications politiques, ce rendez-vous incontournable du cinéma international est couvert par près de quatre mille journalistes, venus célébrer cette fête mondiale du Tout-Cinéma.

7. Le tournant du siècle : entre classicisme et modernité

À l’aube d’un deuxième siècle de cinéma, le festival de Cannes semble chercher sa voie, entre valeurs sûres et représentants d’une certaine modernité. Outre « la palme des palmes » remise à Ingmar Bergman pour l’ensemble de son œuvre en 1997, lors du cinquantième anniversaire du festival, le palmarès récompense ainsi des œuvres tour à tour « consensuelles » — la Chambre du fils (2001) de Nanni Moretti ou le Pianiste (2002) de Roman Polanski — et déconcertantes, voire dérangeantes — Rosetta (1999) de Jean-Luc et Pierre Dardenne, Dancer in the Dark (2000) de Lars von Trier, Elephant (2003) de Gus Van Sant ou encore Farenheit 9/11 (2004) de Michael Moore —, tant d’un point de vue formel que du « message » véhiculé par les cinéastes.

8. Quelques palmes d’or emblématiques

La plupart des œuvres primées à Cannes ont marqué leur époque ; parmi elles se détachent toutefois certains films dont l’impact sur le monde du cinéma et le public s’est avéré particulièrement significatif : le Monde du silence (1956, Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle), Orfeu Negro (1959, Marcel Camus), la Dolce Vita (1960, Federico Fellini), le Guépard (1963, Luchino Visconti), les Parapluies de Cherbourg (1964, Jacques Demy), Un homme et une femme (1966, Claude Lelouch), Blow up (1967, Michelangelo Antonioni), le Messager (1971, Joseph Losey), Taxi Driver (1976, Martin Scorsese), l’Arbre aux sabots (1978, Ermanno Olmi), Apocalypse Now (1979, Francis Ford Coppola), Kagemusha (1980, Akira Kurosawa,), Yol (1982, Yilmaz Güney et Serif Goren), Paris, Texas (1984, Wim Wenders), Sous le soleil de Satan (1987, Maurice Pialat), Sexe, mensonges et vidéo (1989, Steven Soderbergh), Sailor and Lula (1990, David Lynch), Pulp Fiction (1994, Quentin Tarantino), Rosetta (1999, Jean-Luc et Pierre Dardenne), Dancer in the Dark (2000, Lars von Trier) ou encore Elephant (2003, Gus Van Sant).