| industrialisation et désindustrialisation | Format lecture | ||||
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| 2. | L'industrialisation |
Le processus d'industrialisation correspond à une transition entre une société agricole et une société industrielle, associée à une tendance à la hausse du revenu par habitant et du niveau de productivité. Pour cela, la demande en produits agricoles (nourriture et matières premières) doit être satisfaite. Des estimations empiriques montrent que la demande en biens agricoles est caractérisée par une élasticité positive par rapport au revenu (un accroissement du revenu entraîne une plus forte demande en produits agricoles). Pour qu'une industrialisation soutenue puisse avoir lieu, la demande en produits agricoles doit être satisfaite soit par une augmentation des importations, soit par une croissance rapide de la productivité dans l'agriculture du pays, préalable à toute croissance industrielle moderne de longue durée. Bien que l'on considère aujourd'hui que la révolution industrielle a été précédée d'une proto-industrialisation, on fait généralement remonter les origines de l'industrialisation moderne au XVIIIe siècle avec la révolution industrielle britannique. Des mouvements d'industrialisation se sont ensuite succédé au cours du XIXe et du XXe siècle : le XIXe siècle vit l'industrialisation de certains pays d'Europe et d'Amérique du Nord, puis, dans les dernières décennies, de l'Europe méridionale et du Japon. Le XXe siècle connut l'industrialisation de plusieurs pays d'Extrême-Orient, notamment après la Seconde Guerre mondiale. Cet article décrit trois modèles qui ont été proposés pour tenter d'éclairer le processus de l'industrialisation, et juge de leurs capacités à expliquer les faits observés.
| 1. | Rostow et la théorie du « décollage » |
Rostow analysa l'industrialisation de la Grande-Bretagne ainsi que les expériences d'industrialisation qui suivirent. Pour lui, certaines conditions préalables ont été nécessaires aux différents pays pour réussir leur industrialisation : haute productivité dans le secteur agricole, existence de marchés organisés, stabilité du gouvernement. Lorsque ces conditions étaient présentes, l'industrialisation se produisit sous la forme d'un « décollage », brève période d'une durée de vingt à trente ans. Dans le cadre de ce modèle, les différents pays ne remplissant pas les conditions nécessaires au même moment, l'industrialisation s'étale dans le temps. Dans le modèle de Rostow, les pays suivent des étapes de développement similaires. La Grande-Bretagne est le premier pays où un décollage s'est produit entre 1780 et 1800 ; il fut suivi au XIXe siècle par la France, l'Allemagne et les États-Unis. Si l'explication de Rostow est séduisante comme théorie générale, elle ne correspond pourtant pas aux pays qu'il a étudiés. Des travaux récents sur la révolution industrielle britannique établissent que la thèse d'un décollage entre 1780 et 1800 est trompeuse et permettent de montrer qu'en fait l'industrialisation s'est poursuivie à un rythme stable pendant tout le XVIIIe siècle et au début du XIXe . L'observation des pays d'Europe continentale contredit également l'idée d'un décollage. Le processus d'industrialisation est un phénomène qui a été observé pendant tout le XIXe siècle, et même si son rythme n'a pas été régulier, il ne semble pas possible de faire cadrer les faits historiques avec la théorie de Rostow.
| 2. | Gerschenkron et la théorie du « retard relatif » |
Alexander Gerschenkron rejette l'historicisme du modèle de Rostow. Il remplace ce modèle par le concept de « retard relatif » en observant que le processus de développement d'un pays industrialisé tardivement tend, en raison de son « retard », à différer fondamentalement de celui des pays les plus développés. Il postule que le dernier pays industrialisé présentera les caractéristiques suivantes : 1) croissance rapide et intense de la production industrielle ; 2) proportion importante des biens de production par rapport aux biens de consommation dans la production totale, conduisant à une pression considérable sur le niveau de consommation de la population ; 3) importance accordée aux usines et aux entreprises de grande taille ; 4) recours aux transferts de technologie, et dans certains cas à l'aide financière de l'étranger ; 5) importance de l'État comme promoteur du développement industriel ; 6) violence des idéologies soutenant l'industrialisation ; 7) rôle passif de l'agriculture, notamment dans la croissance de la productivité et comme source de demande pour la production du secteur industriel.
Néanmoins, les faits historiques concernant les pays européens ne correspondent pas à ces caractéristiques. Par exemple, le rôle des banques dans le financement de l'industrie au cours du XIXe siècle fut totalement différent en France et en Allemagne, bien que les deux pays soient inclus dans la même catégorie des pays « relativement en retard ». De même, il s'est révélé difficile de vérifier l'hypothèse de Gerschenkron selon laquelle le pays relativement retardé se caractérise par une croissance « rapide » de sa production (surtout dans les biens de production, ce qui provoque des pressions sur la consommation de la population). La France a connu un rythme stable d'industrialisation, tout comme l'Autriche-Hongrie. Néanmoins, le schéma général de Gerschenkron a exercé une influence significative sur notre perception du processus d'industrialisation : la plupart des économistes ont accepté l'idée selon laquelle l'histoire joue un rôle déterminant dans ce processus. Le problème principal a consisté à clarifier les mécanismes de ces interactions entre industrialisations précoces et tardives.
| 3. | Les modèles du « rattrapage » |
Au cours de ces dernières années, les économistes ont tenté d'expliquer le processus d'industrialisation par un modèle de croissance de « rattrapage ». À cet égard, les théories récentes se sont développées à partir du schéma de Gerschenkron, qui mettait l'accent sur les conditions historiques caractéristiques des derniers pays à s'industrialiser. Les derniers venus dans le processus d'industrialisation peuvent emprunter des technologies déjà existantes aux pays les plus développés, ce qui leur donne accès à un niveau de développement économique qui leur permet de rattraper les niveaux de productivité par habitant des pays les plus développés.
La théorie du rattrapage prévoit une convergence des niveaux de revenu par habitant entre les pays riches et les pays pauvres. Cette hypothèse a été soumise à de nombreux tests. Deux conclusions en ont été tirées. Premièrement, il existe une forte tendance à la convergence parmi les pays les plus riches (souvent assimilés aux pays de l'OCDE). Deuxièmement, cette hypothèse s'effondre dès que l'on fait entrer les pays très pauvres dans l'expérience. Un grand nombre de pays pauvres n'ont pas réussi à s'industrialiser et leur retard avec les pays développés s'accroît rapidement. Le rattrapage n'est donc pas un processus historique inévitable.
Pour tenter de comprendre pourquoi le rattrapage ne fonctionne que dans le monde développé, Moses Abramovitz a introduit l'idée de « capacité sociale ». Selon lui, une condition nécessaire du rattrapage est un degré suffisant de capacité sociale. Les pays relativement retardés doivent être suffisamment avancés sur le plan social pour pouvoir adopter la technologie supérieure des principaux pays industrialisés. Si ces pays ne disposent pas d'un niveau élevé de capital humain, par exemple parce qu'ils n'ont pas su investir dans l'éducation ou en raison d'un système politique instable, il apparaît alors que leur potentiel ne peut se développer. C'est pourquoi il est peu probable que le monde entier atteigne des niveaux de productivité comparables par une industrialisation réussie. La prochaine étape dans notre compréhension du mécanisme d'industrialisation consistera à chercher comment les capacités sociales peuvent être améliorées pour permettre aux pays pauvres de bénéficier du potentiel de l'industrialisation grâce au processus du rattrapage.