Cinna [Pierre Corneille]
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Cinna [Pierre Corneille]
3. La force de la maîtrise et de la générosité

Comme plus tard Racine dans Bajazet, Pierre Corneille exploite la situation de la conspiration. Moment de crise, soumise à des rebondissements, elle se prête particulièrement au fonctionnement dramaturgique et, pour les spectateurs de l’époque, elle était d’actualité, en ces temps troublés où se multipliaient les conspirations sinon contre le pouvoir royal du moins contre ses ministres. Mais à la différence de la pièce de Racine et de la réalité contemporaine, au lieu du dénouement sanglant attendu, Cinna s’achève de façon heureuse pour l’ensemble des personnages, comme si Pierre Corneille invitait Louis XIII et Richelieu à imiter l’exemple magnanime d’Auguste. L’auteur dramatique pratique ainsi un type relativement rare de tragédie, qui, après un déroulement fortement tendu, connaît une fin heureuse. Il renoue, en fait, avec les genres hybrides, dont fait partie la tragi-comédie, qu’il avait pratiqués durant la première partie de sa carrière. Plus profondément, il exprime une conception du monde qui repose sur la relativité. D’une part, Cinna n’a pas ce fonctionnement binaire qui, par la suite, marquera le théâtre régulier : les camps qui s’affrontent ne se caractérisent pas par une opposition morale radicale qui permettrait d’identifier clairement les personnages positifs et les personnages négatifs, mais chacun d’entre eux possède, à la fois, des caractéristiques négatives et positives. D’autre part, aucun parmi eux n’est figé dans des comportements irréversibles : Émilie est capable d’oublier, de faire taire la vengeance et de changer sa haine pour l’empereur en affection. Et surtout, Auguste ne s’enferme pas dans son désir de punir les conspirateurs ; il sait dominer ses instincts et pardonner. C’est une façon pour lui d’interpréter intelligemment les impératifs de la raison d’État, mais aussi de travailler à sa gloire personnelle. C’est peut-être surtout l’occasion d’exercer sa pleine liberté, de maîtriser ses pulsions aliénantes et ainsi de pleinement mériter d’être le maître du monde, comme le montre sa fière affirmation : « Je suis maître de moi comme de l’univers ; je le suis, je veux l’être. » (acte V, scène 3).