| Mémoires d'outre-tombe [Chateaubriand] | Format lecture | ||||
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| 4. | Maître de la mort et des mots |
La tombe du rocher du Grand-Bé, devant Saint-Malo, enfin refermée, les Mémoires s’imposent, monument de sa gloire et de ses chimères, massif verbal inépuisable, qui réclame de l’exégète autant de science que de sensibilité. Le mot séduit, la phrase envoûte et l’image se déploie avec un tel brio qu’elle accompagne et dissimule en même temps la plus fine érudition et la « pose » la plus subtile. Symphonique, le récit s’attarde aussi bien sur le chant d’une grive dans un parc — qui ouvre au promeneur l’immense territoire inconscient de la mémoire involontaire — que sur les portraits sans fards d’un Napoléon glorieux ou d’un Charles X déchu. La chronologie est un leurre, car les souvenirs s’appellent et se répondent, et l’écriture est cette dérive rigoureusement maîtrisée à partir des Moi successifs et de la suite illusoire des siècles : tout est là, déjà, à jamais, sur la page longuement reprise, et le texte échappe au temps, comme si toute vie ne pouvait être, en définitive, que langage. Transcendé par ses souvenirs, le vieillard de Venise, qui « aime à [se] sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de [lui] », reste l’enfant qui a « souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que [ses] palais de sable ».
La déréliction, cependant, n’atteint pas les jeunes années ; elle épargne quelques figures aimables, comme Mme Récamier, Mme de Staël, avant elles M. de Malesherbes ou, plus tard, telle « petite hotteuse » aux pieds nus. Ni l’humour ni le désir ne sont absents des Mémoires où règne le bonheur d’être, en tous temps, Chateaubriand, avec ses malheurs, ses humeurs, mais aussi ses vaines jubilations : celle de contempler la lune ou celle d’en savoir tant, et pour nul résultat, sur les hommes et l’histoire qu’ils font. Duel jusqu’en ses ferveurs, le Vicomte est en même temps l’homme du désenchantement et de la foi, de l’écriture au long cours des Mémoires et du silence obsédant de l’au-delà, seul rival du fracas des flots qu’il prend soin de faire entendre en contrepoint de sa naissance, et qui bercent son dernier sommeil. S’il se fait mythe, c’est pour durer. Un Marcel Proust ou un Julien Gracq ont entendu la leçon : le monument d’une belle prose garantit la pérennité, la beauté de la décadence, et c’est avec une coquetterie métaphysique que Chateaubriand nous parle désormais « du fond de [son] cercueil ».