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serial
1. Présentation

serial, feuilleton dont chaque épisode s'achève (au grand péril de la vie des héros) sur une scène dramatique, ou « cliffhanger », dont le dénouement n’est révélé au public que dans l’épisode suivant.

Il faut distinguer le serial des films à époques comme le Docteur Mabuse (Dr Mabuse, der Spieler, 1922) ou les Nibelungen (Die Nibelungen, 1924) de Fritz Lang, et des séries de films aux personnages récurrents, comme les Fantômas (1913-1914) de Louis Feuillade ou les nombreux longs métrages dont Tarzan est le personnage principal.

Généralement, le serial cinématographique se divise en une douzaine ou une quinzaine d'épisodes d'une durée variant entre vingt et quarante minutes. Il vise un public populaire et ne bénéficie souvent que de très faibles budgets. Il présente des récits se rapportant aux genres populaires tels le western, le fantastique, la science-fiction, les aventures exotiques, l’épopée historique, le mélodrame et le policier.

Méprisé par la majorité des intellectuels, c'est en France que le serial retient l'attention de ceux qui deviendront les principaux membres du groupe surréaliste. De Jacques Vaché à Stanislas Rodanski, en passant par Louis Aragon, André Breton, Jacques Prévert, Paul Éluard, Benjamin Péret, Robert Benayoun, Raymond Queneau et Robert Desnos, tous défendent ces productions qu'ils estiment brasser une extraordinaire poésie. On en retrouve d'ailleurs l'influence chez Luis Buñuel dans l'Âge d'or (1930), mais aussi chez Alain Resnais, dans l'Année dernière à Marienbad (1961), Stavisky (1974), Providence (1977) et La vie est un roman (1983).

2. Origines

Le premier serial a été tourné en France par Victorin-Hippolyte Jasset (1862-1913). Il s'agit de Nick Carter, le roi des détectives (1908). Le personnage central de la série est d'origine américaine. Inventé par John Coryell en 1886, le détective Nick Carter dont les aventures sont écrites par une pléiade d’auteurs anonymes, connaît à l’époque un succès international. Les films de Victorin-Hippolyte Jasset augmentent encore la popularité du personnage. Mais le public réclame bientôt d'autres films à épisodes et Jasset aborde de nouveaux genres : le western avec cinq épisodes de Rifle Bill, le roi de la prairie (1909), le film historique avec deux épisodes des Dragonnades sous Louis XIV (1909), le film de corsaires avec deux épisodes de Morgan le Pirate (1909), dont les aventures ont été publiées en magazine dès 1907, puis trois épisodes de Meskal le contrebandier (1909), trois épisodes du Vautour de la Siria (1909) et six du Docteur Phantom (1910). Il réunit ensuite Nick Carter et le personnage de Zigomar, inventé en 1909 par Léon Sazie (1862-1939), dans Zigomar contre Nick Carter (1912), avant de tourner Zigomar, peau d'anguille (1913), puis Protea qui fait l’objet de cinq séries de 1913 à 1919.

En raison de leur succès, les produits de Jasset connaissent vite une certaine concurrence. On voit notamment apparaître une série intitulée Nat Pinkerton (1911), d’après un personnage apparu en magazine en 1908, puis un western en serial, Arizona Bill (1912).

L'autre grand précurseur français est Louis Feuillade qui oblique vers le serial avec les Vampires (1915), puis Judex (1917), Tih Minh (1919), Barrabas (1920), les Deux Gamines (1921), Parisette (1922), l'Orphelin de Paris (1924) et le Stigmate (1925). Il faut encore citer Henri Fescourt et les aventures de Rouletabille chez les Bohémiens (1922), d'après le personnage inventé en 1907 par Gaston Leroux, mais les œuvres de Fescourt se rapportent plutôt au ciné-roman, même si l'influence prononcée du serial en fait une exception intéressante.

Signalons enfin que le cinéma français parlant n’a produit qu'un seul serial, Mephisto (1930) de Henri Debain et Nick Winter, avec Jean Gabin et René Navarre en vedettes.

Ailleurs en Europe, les plus célèbres serials sont, en Angleterre, Kit Karson, The Dandie Detective (1909) de James Williamson, en Allemagne Homonculus (1915-1916), six épisodes signés Otto Rippert et Alwin Neuss, puis la Maîtresse du monde (Die Herrin der Welt, 1920) de Joe May, au Danemark Docteur Nikola (1909) de Viggo Larsen, en Italie Souris grises (I Topi grigi, 1918) d’Emilio Ghione. En Argentine, on doit citer les Habitants de la Leinara (1917) de C. A. Gutierrez et, au Mexique Automobile grise (La Banda del automovis gris, 1919) d’Enrique Roas et Hoachim Coss.

3. Un art populaire américain

Cependant, c'est aux États-Unis que le serial va se développer le plus largement et prospérer jusqu'à ce que la concurrence de la télévision le fasse peu à peu disparaître des écrans, au milieu des années cinquante. What Happened to Mary, en douze épisodes produits par Edison en 1913, puis The Adventures of Kathlyn (1914) de F. J. Grandon, sont les premiers avatars du serial américain. Mais le grand succès initial est la série interprétée par Pearl White (1889-1938) et réalisée par Louis Gasnier (1963-1975), les Exploits d'Elaine (The Perils of Pauline, 1914), suivie par les Mystères de New York (The Romance of Elaine, 1915). La concurrence s'installe aussitôt et les producteurs rivalisent d'imagination (souvent délirante) pour captiver un public amusé, effrayé et ravi.

En 1917, lors de l'entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale, les serials américains contribuent à l'effort de guerre, et leurs héros défendent la patrie. Par la suite, l’industrie américaine produit plus de deux cent cinquante serials muets jusqu'à l'arrivée du parlant. Ils assurent la fidélité des spectateurs qui reviennent chaque semaine dans leur salle de cinéma pour connaître la suite des épisodes précédents. Avec le feuilleton radiophonique, les Pulp Magazines et les bandes dessinées, le serial devient l’un des loisirs favoris du peuple américain. On transpose en serial les aventures des héros populaires, et l’on engage des célébrités du moment, comme l'illusionniste Harry Houdini, pour être le héros de ces histoires. Quelques futurs réalisateurs d'importance, comme Richard Thorpe et Charles Brabin y font leurs classes, de même que des comédiens comme Boris Karloff (sous son véritable nom, William Pratt).

4. L’ère du parlant

Contrairement à la tendance générale dans le reste du monde, le serial américain résiste très bien à l'arrivée du parlant. Les producteurs continuent à utiliser des comédiens célèbres du cinéma muet, comme Tom Mix ou Harry Carey, et engagent parallèlement de jeunes acteurs comme John Wayne ou des comédiens de théâtre confirmés, comme Bela Lugosi.

Sans nul doute, les meilleurs serials américains parlants sont signés par William Witney. On doit citer certains de ses westerns comme The Painted Stallion (1937), Zorro's Fighting Legion (1939) et King of the Texas Rangers (1941), mais aussi son excellente adaptation des romans de Sax Rohmer, Drums of Fu Manchu (1940), ses serials fantastiques comme The Mysterious Doctor Satan (1940) et Adventures of Captain Marvel (1941), ses films de propagande de la Seconde Guerre mondiale tel Spy Smashers (1942) et surtout l'admirable G Men contre Dragon noir (G-Men Vs Black Dragon, 1943), l’un des films favoris de François Truffaut. D'autres serials particulièrement réussis méritent d'être signalés, comme The Shadow of the Eagle (1932), de Ford Beebe, avec John Wayne en vedette, Rustlers of Red Dog (1935) de Louis Friedlander, Captain America (1944) de John English et Elmer Clifton et The Black Widow (1947) de Spencer Bennet et Fred Brannon.

Le serial parlant vise plus particulièrement un public jeune. On y retrouve des personnages rendus célèbres par la littérature populaire ou les films muets. Zorro, inventé en 1919 par Johnston Mc Culley, apparaît dans deux serials de William Witney et John English, Zorro Rides Again (1937) et Zorro Fighting Legions (1939), puis dans ceux de Spencer Bennet, Zorro's Black Whip (1944) et Son of Zorro (1947) ou de Fred Brannon, Ghost of Zorro (1949).

Tarzan, inventé en 1911 par l’écrivain Edgar Rice Burroughs (1875-1950) et déjà présent dans deux serials muets de Robert Hill, The Son of Tarzan (1920) et The Adventures of Tarzan (1921), apparaît de nouveau dans trois serials parlants, Tarzan the Tiger (1929) de Henry McRae avec Frank Merril dans le rôle de l'homme-singe, Tarzan the Fearless (1933) de Robert Hill, avec Buster Crabbe et The New Adventures of Tarzan (1935) d’Edward Kull, produit et écrit par Edgar Rice Burroughs, avec Herman Brix en vedette.

D'autres héros du serial viennent de séries radiophoniques, comme le Chandu de Chandu The Magician (1934) de Ray Taylor, avec Bela Lugosi en vedette, le Roi de la prairie (The Lone Ranger) de George W. Trendle, diffusé sur les ondes à partir de 1933 et qui sera l'objet de deux serials, The Lone Ranger (1938) et The Lone Ranger Rides Again (1939) de William Witney et John English ou encore The Green Hornet, créé en 1936 par Franz Striker et qui donne deux serials, The Green Hornet (1939) de Ford Beebe et Ray Taylor, puis The Green Hornet Strikes Again (1940) de Ford Beebe et John Rawlins et enfin The Shadow, personnage de magazines populaires rendu célèbre sur les ondes dès 1931 et devenu le héros du serial The Shadow (1940) de James Horne.

Mais le principal vivier de personnages de serials est la bande dessinée. Citons en premier lieu les créations d’Alex Raymond (1909-1956) : Guy Léclair (Flash Gordon), créé en 1934, qui donne naissance à trois serials interprétés par Buster Crabbe, Flash Gordon / Space Soldiers (1936) de Frederik Stephani et Ray Taylor, Flash Gordon's Trip to Mars (1938) de Ford Beebe et Robert Hill, Flash Gordon Conquers The Universe (1940), de Ford Beebe et Ray Taylor, puis Jim la Jungle (Jungle Jim), créé en 1934 et tourné par Ford Beebe et Cliff Smith, Jungle Jim (1936) et enfin Agent Secret X 9, créé en 1934 avec Dashiell Hammett, qui donne lieu à deux serials de Ford Beebe et Cliff Smith en 1937, puis de Ray Taylor et Lewis Collins en 1945.

Vient ensuite le Radio Patrol, inventé par Eddie Sullivan et Charlie Smith en 1934, qui est porté à l'écran par Ford Beebe et Cliff Smith dans Radio Patrol (1937), et par Fred Brannon dans Radio Patrol Vs Spy King (1949), puis Red Barry, créé par Will Gould en 1934 et filmé en 1938 par Ford Beebe et Alan James, Mandrake le Magicien, inventé en 1934 par Phil Davis et Lee Falk et transposé en serial par Sam Nelson et Norman Deming dans Mandrake the Magician (1939), Dick Tracy, inventé en 1931 par Chester Gould (1900-1985) et qui donne naissance à quatre bons serials interprétés par Ralph Byrd, Dick Tracy (1937) de Ray Taylor et Alan James, et surtout Dick Tracy Returns (1938), Dick Tracy's G Men (1939) et Dick Tracy Vs Crime (1941), tous trois réalisés par William Witney et John English.

Citons encore Terry et les Pirates, créé en 1934 par Milton Caniff et tourné par James Horne sous le titre de Terry and The Pirates (1940), Red Ryder, inventé en 1938 par Fred Harman (1902-1982) et tourné par William Witney et John English dans Adventures of Red Ryder (1940), King, le roi de la police montée, écrit par Zane Grey et dessiné par Jim Gary en 1935, interprété d'abord par Allan Lane dans les serials King of The Royal Mounted (1940) de William Witney et John English et King of the Mounties (1942) de William Witney, puis ensuite par Larry Thompson dans King of The Forest Rangers (1946) de Spencer Bennet et Fred Brannon. Capitaine Marvel de C. C. Beck, apparu en 1940, est filmé par William Witney et John English dans Adventures of Captain Marvel (1941), Buck Rogers, créé en 1929 par Dick Calkins, donne le serial Buck Rogers (1939) de Ford Beebe et Saul Goodkind, avec Buster Crabbe, le Fantôme du Bengale (The Phantom) créé en 1936 par Ray Moore est porté à l'écran par N. Reeves Eason dans The Phantom (1943), Raoul et Gaston (Tim Tyler's Luck) inventés en 1931 par Lyman Young, devient le serial Tim Tyler's Luck (1937) réalisé par Ford Beebe et Wyndham Gittens. Batman, inventé par Bob Kane en 1939, est le héros de deux serials, Batman (1943) de Lambert Hillyer et Batman et Robin (1949) de Spencer Bennet. Luc Bradefer (Brick Bradford), créé en 1933 par Clarence Gray (1902-1957), est adapté par Spencer Bennet et Thomas Carr dans Brick Bradford (1948). Superman, enfin, créé en 1938 par Joseph Shuster, apparaît dans deux serials, Superman (1948) de Spencer Bennet et Thomas Carr et Atom Man Vs Superman (1950) de Spencer Bennet.

5. Postérité

Le serial, avec ses méchants masqués, ses savants fous qui veulent à tout prix devenir maîtres du monde, et ses héros aux identités multiples, a joué un rôle capital dans l’invention des types de personnages, des structures narratives et des figures de style sur lesquelles s’est fondé par la suite le cinéma d’action. Très vite, on retrouve d'ailleurs le « vocabulaire » et la « grammaire » du serial dans les films allemands de Fritz Lang, les Espions (Spione, 1928) ou le Testament du docteur Mabuse (Das Testament des Dr Mabuse, 1933), et ils réapparaissent plus tard dans certains films d’Hitchcock comme Correspondant 17 (Foreign Correspondant, 1940) ou la Mort aux trousses (North By Northwest, 1959), mais aussi dans des œuvres de Raoul Walsh comme Sabotage à Berlin (Desperate Journey, 1942). Leur application est systématique dans de nombreux films de série B, et plus récemment, on les a vu resurgir dans la Guerre des étoiles (Star Wars, 1977) de Georges Lucas, dans les trois Indiana Jones (1981-1984-1989) de Steven Spielberg, qui a très souvent revendiqué l’influence du serial dans son œuvre, et dans les deux Terminator (1984-1991) de James Cameron. En fait, depuis 1980, Hollywood a abondamment réutilisé les recettes — sinon les personnages — du serial pour réaliser des films au budget très important qui bénéficient de spectaculaires effets spéciaux. Mais ces films n'ont pas toujours autant de charme que les modestes productions qui ont fait la gloire de ce genre à redécouvrir.